Antonio Carmona : « Le théâtre contemporain est tellement riche ! »

Antonio Carmona : « Le théâtre contemporain est tellement riche ! »
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Né en 1991 à Nîmes, Antonio Carmona se forme d’abord au jeu d’acteur au Conservatoire d’art dramatique de région de Marseille, avant de suivre une formation d’artiste clown au Samovar, à Bagnolet. En 2012, il fonde la compagnie Si sensible dont il assure l’écriture des spectacles.

Les textes qu’il écrit sont essentiellement destinés au jeune public. Maman a choisi la décapotable est sa première pièce publiée (« Théâtrales Jeunesse », 2018) et a notamment été finaliste du prix Annick-Lansman 2016.

Rencontre menée par Annabelle Vaillant et Vincent Pavageau, fondateurs de l’association « Auteurs, Lecteurs & Théâtre », qui prépare leur session de mai autour du dramaturge et de sa pièce Maman a choisi la décapotable, qui vient de paraître aux éditions Théâtrales.

La session commencera par une soirée, le 3 mai, à La Petite Rockette Café Atelier.

Rencontre.

Peux-tu résumer Maman a choisi la décapotable en quelques mots ?

C’est l’histoire de deux petites filles, une adolescente et une enfant, qui ont été abandonnées par leurs parents. La maman est partie avec un beau garçon au volant d’une décapotable ; le papa, ne supportant pas la situation, est parti en voyage pour se guérir. Les deux filles restent alors avec leur nounou.

Quels est ton regard sur les schémas familiaux, qu’ils soient « nouveaux » ou « traditionnels » ?

Je vais dire ça avec des mots un peu simples : je n’aime pas beaucoup les adultes, et la manière dont ils s’occupent des enfants en général. En France, on a encore un schéma assez traditionnel, sclérosé. Je trouve qu’il y a beaucoup de mensonges et d’ignorance véhiculés dans les paroles que les parents ou la famille offrent aux enfants. Je vois stagner des étaux de mensonges et de non-dits, même si on parle d’une parole qui serait libérée.

Beaucoup d’adultes viennent me voir à l’issue du spectacle et me demandent « Peut-on vraiment parler de cela à des enfants ? ». Combien de fois ai-je entendu : « Moi, je n’emmènerais pas mon enfant voir ce spectacle ou lire cette pièce car cela le détruirait ». Or il me semble que c’est l’inverse : ne pas dire les choses est destructeur. Si on dit : ceci peut arriver, ou cela est arrivé à ton copain ou à ta copine, on montre que cela existe mais aussi que l’on peut s’en sortir. C’est d’ailleurs ce qui se passe dans la pièce… Il y a la douleur, la colère et le chagrin, mais aussi l’amour et la complicité : les filles s’en sortent. À partir du moment où on a la vérité, on peut se reconstruire, se réadapter et fleurir à nouveau. La résilience est un terme que j’aime beaucoup.

Je crois que le principe comme quoi il ne faudrait pas aborder certains sujets avec les enfants est au final un problème d’adulte. Ce sont les adultes qui ont peur de ne pas pouvoir y faire face eux-mêmes.

Peux-tu nous parler de la relation entre les deux sœurs dans ta pièce ?

Elles sont assez proches même si Prune, l’ado, repousse souvent sa petite sœur. Lola pose souvent des questions auxquelles Prune ne veut pas répondre, car cela lui fait mal ; elle pense ainsi protéger sa cadette. Les deux filles sont tout de même très complices, et il y a beaucoup d’amour dans le trio qu’elles composent avec Garance, la nounou.

Pourquoi avoir choisi d’écrire pour les enfants ?

J’adore les enfants, vraiment, et les voix qui me viennent en tête quand je commence à écrire sont toutes des voix enfantines. Bien sûr, il y a aussi des adultes dans mes pièces, mais ils sont malgré tout très immatures ! Je sens que j’ai du mal à écrire pour des personnages plus grands en âge. Je ne dirais pas que c’est un choix au sens de décision : je n’imagine tout simplement pas écrire autre chose. Il y a pour moi une évidence et un plaisir à écrire pour les enfants.

Penses-tu que le théâtre aide à retrouver son esprit d’enfant ?

Oui, c’est jouer ! Jouer est un verbe d’enfant ! Se mettre dans la peau de quelqu’un d’autre, jouer à quelque chose, c’est ressourçant, revigorant. Je simplifie un peu les choses, mais je crois que faire du théâtre, c’est se connecter avec le « soi » enfant.

Et aller voir du théâtre ?

Je suis très mitigé. Je trouve qu’il y a du théâtre dit « pour adulte » qui est parfois très excluant. Pour saisir certaines pièces, il faut avoir des connaissances culturelles, des références. C’est peut-être une petite critique que je fais du théâtre actuel : aller au théâtre, c’est pour quoi ? Le théâtre au final, c’est pour qui ? Pour les gens qui font ou connaissent déjà le théâtre ? Qui y ont déjà été sensibilisés d’une manière ou d’une autre ? C’est pour cela aussi que je fais du théâtre « jeune public », c’est qu’il est en réalité « tout public » ! On n’est pas obligé de faire garder ses enfants le soir pour aller au théâtre entre adultes, on peut faire venir sa famille. Au sein des classes qui viennent voir mes pièces, des enfants me demandent : « mais c’est quoi le théâtre en fait ? ». Devant les spectacles, les enfants ont un regard tellement neuf : ils attrapent une histoire qu’on leur donne et ne savent pas que c’est du théâtre. Pour eux, on leur raconte tout simplement une histoire, et c’est génial ! On ouvre d’autres portes qui ne sont pas convenues peut-être.

Que penses-tu de la place donnée au théâtre jeune public ?

Il est davantage reconnu aujourd’hui ; le domaine est foisonnant, souvent attesté d’une belle qualité. Je suis content d’être entouré d’artistes et d’institutions qui se battent pour lui. Le théâtre jeune public est, malgré tout, encore enclavé par des forces qui le considèrent comme un lieu de divertissement, ou un théâtre au rabais. J’ai entendu récemment, par des personnes haut-placées dans la culture : « Le jeune public, à quoi ça sert au final ? C’est trop compliqué pour les enfants, et en quoi ça leur parle des problématiques d’aujourd’hui ? » J’ai envie de dire que montrer l’intérêt du théâtre jeune public fait partie du rôle des institutions culturelles.

C’est aussi en lien avec l’idée qu’un roman parlerait de l’actualité et que le théâtre s’occuperait de sujets anciens. Molière au collège, Shakespeare au lycée ? Il y a vraiment d’autres textes à découvrir : le théâtre contemporain est tellement riche ! Au collège, on peut faire lire du théâtre jeune public contemporain, qui est vivifiant, parle de sujets très actuels, avec un regard tendre ou amusé sur le monde.

Quel est, selon toi, la force de résonance du théâtre auprès des enfants et adolescents ?

Antonio Carmona - Maman a choisi la décapotable (éditions Théâtrales jeunesse)De manière générale, c’est une porte vers l’imaginaire, vers l’ailleurs, qui permet de s’ouvrir ou de s’échapper, de développer un nouveau vocabulaire ou encore d’entendre de nouvelles problématiques. Quand on est enfant, découvrir qu’il y a une histoire qui parle de quelque chose que « j’ai vécu aussi » est souvent très riche. Récemment, je parlais de Maman a choisi la décapotable dans une classe, et une petite fille de huit ans a pris la parole spontanément : « Moi aussi mon papa il est parti. Avec une nouvelle femme. Mais c’est que mon papa, pas comme dans la pièce où les deux sont partis » ; puis un autre petit garçon : « Moi c’est ma maman qui est partie », puis encore d’autres enfants se sont confiés. Je ne prétends pas être le premier à l’entendre. Ils ont sans doute pu en parler à un autre endroit, mais oser le dire est très fort. Avec le théâtre, on est reconnu, validé par une fiction qui parle de quelque chose qu’on connaît, ou dans lequel on se reconnaît. Ce n’est plus un secret caché dans un coin. Au-delà de cet aspect de soin ou de soutien, le théâtre est aussi ludique, joyeux, vivant, un moment d’émotions. C’est voir des choses, se remplir d’émotions et se sentir vivant. C’est ce qui m’a amené au théâtre : ressentir des choses et se sentir vivant !

Penses-tu que l’aspect vivant du théâtre aide les enfants à appréhender les choses ?

Pas plus ou moins que les autres médias, à mon avis. J’adore les films, les bd, les mangas… Tous les médias fictifs sont des portes vers l’imaginaire et offrent d’autres mots, d’autres visions. Le théâtre a sa langue à lui, qui est un peu moins popularisé qu’une série par exemple. La pluralité de toutes ces visions fait que l’on est un être plus riche !


Participez à la soirée de lancement autour du texte, le 3 mai (entrée libre)

Maman a choisi la décapotable a-t-elle une odeur particulière ?

La première chose qui me vient et qui est assez kitch, c’est de l’eau de rose ! J’imagine Garance en train de se parfumer pour attirer son amoureux, d’en mettre un peu partout, peut-être même sur les oreillers des filles pour qu’elles s’endorment.

Un bruit ?

Du papier qui se froisse et se défroisse, comme des lettres que l’on a reçues et qu’on cherche à lire à nouveau.

Une couleur ?

Le rouge, la passion !

Dans nos interviews, le rouge revient presque tout le temps… et à chaque fois pour des raisons différentes !

C’est tellement théâtral aussi !

Quel est ton premier souvenir de théâtre ?

Une des premières pièces qui m’a marqué, c’est La Leçon d’Eugène Ionesco. J’avais treize ans ; ma tante m’avait emmené à Paris, au Théâtre de la Huchette. Je savais depuis tout petit que je voulais faire du théâtre ; cette pièce a confirmé mon désir.

Quel est ton environnement lorsque tu écris ?

J’ai commencé à écrire Maman a choisi la décapotable dans un train. J’ai d’ailleurs débuté l’écriture de la plupart de mes pièces dans un train ! Généralement, je commence par la première scène. Puis j’écris chez moi, à mon bureau, et j’aime aussi aller chez mes parents à la campagne, isolé. Récemment, j’étais invité pour une résidence d’auteurs, par le CDN de Poitiers. C’était agréable et inspirant d’être avec plusieurs auteurs rassemblés.

Quelles sont tes sources d’inspirations ?

Toujours des histoires, des fils et un titre. Je commence rarement avant d’avoir un titre, qui me vient un peu comme une « punchline » et qui déclenche mon histoire. Pour Maman a choisi la décapotable, je savais que je voulais une histoire avec des sœurs, mais c’était vague. D’un coup, j’ai trouvé le titre, et l’écriture a coulé. Il s’est passé la même chose pour ma seconde pièce, Le cœur a ses saisons. J’ai besoin de trouver une blague ou une devinette qui déclenche et fait foisonner mon imaginaire. Les noms des personnages me viennent aussi au début de l’écriture, puis j’assemble ces éléments pour une fiction à travers des choses que j’ai envie de dire ou qui me touchent.

As-tu une anecdote à nous partager sur l’écriture d’une de tes pièces ?

Il y a quatre ans, j’étais animateur dans un centre de loisirs. Un enfant a levé la main et a partagé une devinette : « Moins j’ai de gardiens, mieux je suis gardé. Plus j’ai de gardiens, moins je suis gardé. Qui suis-je ? » La réponse est : un secret. Cette devinette m’a plu, je me suis dit qu’il fallait la garder et en faire une histoire d’amour. Je me suis alors mis en écriture pour Le cœur a ses saisons.

En ce moment, sur quoi travailles-tu ?

J’ai deux pièces en cours d’écriture : Juré craché, qui est une commande sur le thème du mensonge, et Il a beaucoup souffert Lucifer, une pièce autour du harcèlement.

Souhaites-tu dire quelques mots aux lecteurs et lectrices avant qu’ils découvrent ta pièce ?

Chacun lit comme il veut… Mes énergies, et donc celles de mon écriture, sont des énergies rapides, il y a comme une petite hystérie qui se cache derrière, du tac au tac, mais le tout enrobé de délicatesse.

Propos recueillis par Annabelle VAILLANT et Vincent PAVAGEAU

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Antonio Carmona, Maman a choisi la décapotable, éditions Théâtrales, 2018, 64 p., 8 €.

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Photographie de Une – Antonio Carmona (crédits : Julie Reggiani)



 

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