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Bernard Lubat et les robots : entre art et science-friction

Bernard Lubat et les robots : entre art et science-friction
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Que de qualificatifs s’appliquent à Bernard Lubat ! Amusicien, jazzconcubin, indisciple-inné, les mots qui lui collent sont tous à double-tranchant. Figure voguant sur les flots de l’improvisation, ne reniant jamais la contradiction, on tient peut-être là simplement une forme d’humanité radicale, dans toute sa politique et son humour. Ses batailles toujours flamboyantes, on les connaissait sur scène, tanguant entre free-jazz et spectacles seul-en-scène, ou à l’endroit de son festival, unique, à Uzeste.

Mais en acceptant d’être le parrain de FACTS, le festival des arts et des sciences de l’université bordelaise, Bernard Lubat a mis ses mots et ses oreilles à l’endroit d’un autre vocabulaire, jusqu’à tenter un dialogue d’improvisation musicale avec des robots… Pari tenu ?

Ce dialogue voulu par les organisateurs entre l’art et la science tient la promesse d’un jeu verbal et intellectuel. Est-il ludique pour autant ?

Oui, bien sûr et d’abord. La muse m’amuse ! Mais c’est aussi plus profond : l’art rend-contre. Ça ne se finit pas à la banque. Picasso dit : plus vite que la beauté, la liberté. C’était l’enjeu de ce concert. Normalement, quand les mecs se mettent à ce genre « d’en-chantier », ils font un mois de répétition ; nous faisons ça en trois jours ! Avec les chercheurs, ça marche bien, parce qu’ils savent qu’ils ne trouvent pas toujours ce qu’ils cherchent. Pour le langage, c’est aussi intéressant, parce qu’il y a une confrontation entre scientifiques et artistes. C’est le duel qui mène à l’improvisation. L’impro, c’est l’impropre. Ça ne peut pas être une esthétique figée. On ne peut même pas y coller une étiquette jazz, rock. Ça ne tient pas. Ça se décolle.

Qu’est-ce que change, dans le processus artistique, le fait de travailler avec des scientifiques ? Et avec des algorithmes, des robots ?

De les avoir rencontrés, cela m’a rendu encore plus « exploracteur ». Qu’est-ce que je peux faire sur cette planète sinon me propulser là où je ne suis pas encore ? Faire FACTS, pour moi, c’est faire de la « science-friction ». Sur cette scène avec les robots, tous les contraires sont tout à coup possibles. Il n’y a plus de beau ou de laid, de vrai ou de faux, tu ne sais plus. Je peux me permettre de balancer une mélodie, la pire tonale, archaïque, et le robot va me répondre quand même : il apprend à être contre. Je nourris ce deux logiciels. L’algorithme reçoit, retransmet et ré-improvise mon improvisation. J’oblige aussi les intervenants à devenir musiciens : il faut qu’ils le deviennent pour jouer contre moi. L’artiste, dans son imparfait du subjectif, peut être capable d’avoir une relation consciente avec le savoir, donc avec les scientifiques, ceux qui cherchent l’explication. Nous, c’est l’explication qui nous cherche.

Les chercheurs doivent être ouverts à toutes les hypothèses, bien sûr. Mais leurs recherches s’appuient sur des techniques aux applications rigoureuses. Cette plongée dans l’inconnu de la relation est-elle aisée pour eux comme pour vous ?

Les scientifiques savent que l’univers est infini, et leur relation au possible est peut-être basée sur ce savoir physique. Mais nous, nous savons que la relation elle-même est infinie, et nous les rencontrons à cet endroit. Cet été à Uzeste, on a fait une soirée sous les étoiles : huit personnes entourées de musique, sous le cosmos. Un astrophysicien prenait la parole, on la lui coupait avec la musique, et il la reprenait… Cette relation, que nous construisons, nous amène au pire, c’est-à-dire à nous-mêmes. À la fin, il ne récitait plus, mais criait, suait… On aurait dit un chanteur de rock ! C’était comme un match de rugby : un sport de décomposition, avec un ballon ovale dont on ne sait jamais vraiment où il va rebondir. Et puis, il y a ces deux équipes, qui ont passé la semaine à prévoir leur match ; ils ne seront pas d’accord sur comment ça doit se passer, et toute la préparation s’évanouit dès que le coup de sifflet arrive. C’est ça qui produit du jeu. La préparation se diffuse dans l’instant, elle ne disparaît pas. On ne s’improvise pas improvisateur. Mais il ne faut pas être sérieux.

L’art et la politique, c’est une longue histoire. Mais la science, elle, a parfois plus gagné en neutralisant son discours qu’en communiquant autour de ses pratiques… Face à Trump et aux climato-sceptiques, on assiste à une re-politisation du discours scientifique. Un sujet commun avec les artistes ?

Ce qu’on peut dire aux chercheurs c’est : la science n’a pas de parti, mais les multinationales non plus. Cette relation avec l’art peut être une réponse, dans le fait d’ouvrir des espaces. Moi, je me réfugie dans le « poïelitique », j’entremêle méli-mélo le tout, car comment être critique de la société sans en faire partie ? Il faut être dans la merde quelque part. L’art ne va pas sauver le monde. Certains pensent que c’est une solution, mais l’art ne peut prétendre être qu’un problème, ce qui est déjà pas mal. Après, il faut savoir choisir son lieu. Ce que l’on fait à Uzeste, on ne pourrait pas le faire à Bordeaux. C’est le conseil que je donnerais aux jeunes : barrez-vous ! Trouvez les endroits où vous pourrez construire votre utopie. Si je suis à Uzeste, c’est parce que j’ai passé 25 ans à Paris. Mais comme on me demandait de jouer ce qu’il fallait jouer, je suis parti pour jouer ce que je ne savais pas encore faire. Ce qu’on voulait faire, c’est en le faisant qu’on le découvre.

Propos recueillis par Maël LUCAS

Correspondant Nouvelle-Aquitaine



 

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