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Critique. « Retour au noir » : faut-il cesser les films sur la Shoah ?

Critique. « Retour au noir » : faut-il cesser les films sur la Shoah ?
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Comment représenter la Shoah au cinéma, au risque de trahir la vérité, ou que l’œuvre d’art si puissante cache le fait historique, comme Guernica de Picasso ou Les Bourgeois de Calais de Rodin l’ont fait, dont nous finissons par ne plus appréhender que le mythe ? La question est essentielle et Alain Fleischer a raison de la poser, de même qu’il a mille fois raison de critiquer l’accueil dithyrambique et quasiment unanime qui a été fait au film Le Fils de Saul de László Nemes.

Le livre d’Alain Fleischer paraît une lettre ouverte adressée à Georges Didi-Huberman, dont l’ouvrage Sortir du noir était, lui, de manière tout à fait assumée, une lettre adressée au réalisateur du film Le Fils de Saul qui avait reçu le grand prix du Festival de Cannes en 2015. C’est avec d’immenses précautions qu’Alain Fleischer se permet de critiquer le geste d’onction de son ami dont il dit admirer en toute sincérité l’œuvre et la pensée éclairée. D’immenses précautions qui ne l’empêchent pourtant pas de dire ce qu’il a à dire et de critiquer ce qui semble impossible à critiquer.

De l’importance de la critique

Pour commencer, le fait que le livre de Georges Didi-Huberman ait été distribué aux journalistes avec le dossier de presse relatif au film, ce qui, d’emblée, Alain Fleischer a raison de le dire, ne peut qu’en imposer aux journalistes dont nous savons qu’une grande majorité n’a absolument aucun esprit critique et se contente de répéter ce que disent les dossiers de presse, ce qu’explique le livre d’un homme aussi reconnu et respecté que Georges Didi-Huberman plus encore. Il faut être Alain Fleischer pour avoir le courage, la science et la culture nécessaires à une critique de cette critique toute favorable de Georges Didi-Huberman. Car c’est ainsi, explique Alain Fleischer, que toute critique sur le film a été étouffée dans l’œuf. En France, où la chose écrite est révérée comme nulle part ailleurs et le statut de l’intellectuel fait s’incliner le peuple, en dépit ou peut-être du fait même que les livres sont de moins en moins lus et les intellectuels de moins en moins compris, l’éloge d’un film sous la plume d’un philosophe et critique d’art reconnu met fin à toute possibilité de discussion. Et c’est ce que déplore Alain Fleischer, qui explique ne pas comprendre que Le Fils de Saul n’ait provoqué aucune de ces disputes argumentées qu’avaient provoquées les sorties en salles des films La Liste de Schindler, La Vie est belle et même Kapo de Pontecorvo que Jacques Rivette avait assassiné dans un article définitif (à cette époque déjà, un article puissant suffisait à faire une réputation) et qu’il entreprend ici de réhabiliter.

Car ce que veut démontrer Alain Fleischer, en s’appuyant sur toute sa science technique de l’élaboration d’un film et en démontrant au passage, en toute gentillesse, à Georges Didi-Huberman, qu’il méconnaît trop la technique pour pouvoir en parler sans contresens, c’est qu’un certain nombre de défauts que l’on a reprochés par le passé à d’autres films sur la Shoah (bien que Le Fils de Saul se défende d’en être un, ce qui est un argument d’autorité sans aucune espèce de fondement) se retrouvent dans Le Fils de Saul et d’une manière parfois accrue et plus visible encore et sans doute plus choquante, mais que personne n’a osé ou voulu relever, ce qui donne le sentiment que la critique cinématographique en France est aussi libre que celle du régime de Pyongyang en Corée du Nord. Et ce qu’explique Alain Fleischer avec force et justesse, c’est qu’on ne peut pas se permettre d’approximations ou de jouer avec les sentiments, les défauts, les à-peu-près lorsque l’on évoque la Shoah qui est un le trou noir qui aspire l’Occident depuis 70 ans.

Alors, faut-il cesser de tourner autour de la Shoah ?

Ce n’est pas ce que dit clairement Alain Fleischer, même si nous comprenons, à le lire, qu’aucune œuvre de fiction n’arrivera jamais à faire toucher du doigt la vérité de cet irreprésentable. Irreprésentable mais pas inimaginable, peut-être, aussi est-ce la raison pour laquelle il vaut mieux éviter de superposer des images de fiction, des images travaillées et élaborées avec toutes les techniques, même les plus virtuoses, surtout les plus virtuoses, que permet l’industrie cinématographique, les meilleurs films sur la Shoah, d’après Fleischer, demeurant Nuit et brouillard d’Alain Resnais et Shoah de Claude Lanzmann.

Car ce que l’image cinématographique interdit au spectateur, c’est précisément l’imagination, contrairement à l’écrit qui ne subjugue pas l’esprit mais lui donne à comprendre et à penser, lui permettant avec les mots dont il dispose de toucher au plus près de ce qui lui est possible, la vérité d’un fait. « Dans un roman, à la différence du cinéma, je ne vois jamais le personnage. Non seulement je n’en perçois rien ; mais je n’en imagine presque pas davantage. […] Aussi précise que soit la description que fait un roman, nous ne voyons rien », écrit Nicolas Grimaldi dans son essai paru chez Grasset Les Nouveaux Somnambules.

Et celui-ci ajoute, dans l’entretien qu’il a donné à Gilbert Pons pour Le Revue littéraire N°63 : « À ceux qui croient quasiment voir ce qu’ils ne font qu’imaginer nous pourrions toutefois demander, comme faisait Alain, de compter le nombre des colonnes qu’ils croient voir sur le Panthéon que convoque leur imagination. Sans doute parviendrait-on à les faire douter de la réalité qu’ils croient imaginer si on leur demandait de décrire avec quelque précision les personnages des romans qui leur sont le plus familiers. […] Car en imaginant ils ne sont pas affectés par les diverses déterminations d’un objet extérieur, et par conséquent indépendant d’eux-mêmes. Tout à l’inverse, ce sont eux-mêmes qui s’affectent de ce qu’ils s’efforcent d’imaginer. » C’est là tout le problème que pose le cinéma quand il prétend s’emparer d’un sujet aussi délicat que la Shoah.

Comment ne pas trahir la vérité ?

Comment ne pas trahir la vérité en grimant des acteurs dont l’image restera imprimée en notre mémoire et qui demeureront pour nous les victimes ?

La mise au point d’un scénario et la manière dont celui-ci sera rendu agit nécessairement sur la perception que nous avons d’un épisode si terrible. Et comme l’a dit Godard, le cadrage est affaire de morale. Alain Fleisher nous le rappelle, qui démontre que la manière de filmer de László Nemes, qui a été tant louée, n’est pas, comme il l’a laissé croire par un pieux mensonge par omission, un effet de style qu’il a inventé pour rendre compte de la vérité d’Auschwitz, mais plus précisément un style qui lui est propre et qu’il avait déjà expérimenté dans un précédent court-métrage qui n’avait rien à voir avec le sujet du film Le Fils de Saul. Comment peut-on croire à la vérité des acteurs jouant les SS dans La Liste de Schindler quand ils s’expriment en anglais, demande Alain Fleischer, alors que la puissance terrifiante du nazisme vient précisément d’une utilisation outrée de la langue allemande ? Comment encore ne pas garder en mémoire des images édulcorées et presque constamment comiques des camps de concentration et d’extermination quand on a vu La Vie est belle, dans lequel Roberto Benigni ne cesse de faire le pitre, ce qui n’a absolument aucune espèce de vraisemblance mais qui fonctionne pourtant ?

Fleischer a raison, s’appesantir sur l’esthétique d’un film qui tourne autour de la Shoah a quelque chose d’aussi obscène que de s’extasier devant l’esthétique du Troisième Reich. Le film de László Nemes est sans doute techniquement très réussi ; il n’en est que plus dérangeant, sans que cela soit une qualité. Et puis encore ceci, que met en lumière Alain Fleischer : comment peut-on faire jouer à des figurants le rôle d’hommes et de femmes promis au rebut et entassés dans des fosses communes, au risque de les étouffer et de nier leur dignité, quand on est censé prouver l’ignominie du nazisme ?

La Shoah n’a rien à gagner à aucune représentation artistique. Les témoignages, les œuvres des penseurs, son caractère irreprésentable que certains artistes ont su mettre en lumière, sont suffisants. Au contraire, nous permettrons-nous d’avancer, sans mêler Alain Fleischer à cette ultime hypothèse, tout cette production artistique qui tourne autour de la Shoah et qui ne cesse d’être encensée d’une manière irrationnelle, ne fait que nourrir les fantasmes négationnistes et révisionnistes qui ne se sont jamais si bien portés.

Matthieu de GUILLEBON

Alain Fleischer, Retour au noir. Le cinéma et la Shoah : quand ça tourne autour, Variations XXX, Éditions Léo Scheer, 156 p., 16 €.

En téléchargement : Matthieu de Guillebon, « Critique. Retour au noir : faut-il cesser les films sur la Shoah ? » (pdf)

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