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« Le Bourgeois Gentilhomme » : un Molière à la mode des sixties

« Le Bourgeois Gentilhomme » : un Molière à la mode des sixties
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Adapter Le Bourgeois Gentilhomme de Molière en version sixties semble une prise de risques. Comment faire résonner ensemble des langues et des références culturelles éloignées ? Le Grenier de Toulouse a brillamment relevé le défi ! Retour dans le monde de Monsieur Jourdain, où l’excentricité, exacerbée par la mode des années 60, est un marchepied vers la gloire. Une pièce joyeusement rythmée, tant par le rebondissement des scènes que le swing des années 60.

En plaçant l’action à une autre époque, le metteur en scène Stéphane Batlle a rapproché l’univers de monsieur Jourdain (Pierre Matras) et fait ainsi mieux comprendre ses aspirations. La comédie fonctionne : on rit parce qu’on connaît et reconnaît ce vers quoi tend le personnage principal (les musiques swings, les intérieurs excentriques les personnages empruntés aux films). Le metteur en scène facilite la compréhension du public par l’équilibre entre l’emploi des vers de Molière et la langue parlée des années 60. Il joue même de ce décalage en plaçant l’usage de certains vers au service de la pédanterie de Monsieur Jourdain. La langue devient un accès à des rangs plus hauts. En témoigne la scène conservée de la pièce originale, le cours de philosophie. « Belle marquise vos beaux yeux me font mourir d’amour. » Le jeu syntaxique du professeur s’apparente à un travail sur la langue pour paraître cultivé, et nous apparaît d’autant plus ridicule qu’il est totalement opposé aux dialogues qui encadrent cet apprentissage. Stephane Batlle a réalisé un vrai travail avec la matière première de la langue, afin de la mettre au service de la pièce.

Pierre Matras, entre Monsieur Jourdain et Louis de Funès

La langue de Molière contraste avec un style plus actuel. La plupart des expressions est empruntée aux personnages de Louis de Funès : Oscar d’Édouard Molinaro est la source principale d’inspiration, confie Stéphane Batlle. Le décalage entre l’harmonie du style XVIIe et les injonctions du personnage comme « Va t’en où j’te tape ! », donne son ton bigarré à la pièce. La veste à carreaux de monsieur Jourdain, la lumière bleue et rose projetée de temps en temps sur la scène, les couleurs de la maison brique et vert, font écho à cet assemblage hétérogène ; elles sont les instruments au service du personnage principal, lui-même tiraillé entre deux milieux sociaux – celui dont il vient et celui auquel il souhaite accéder.

Si la référence à Louis de Funès sert la construction du personnage et le jeu de Pierre Matras, c’est aussi un risque. La démesure caractérielle convient tout à fait au personnage de monsieur Jourdain, mais dérange néanmoins par son ampleur. Elle pose la question de l’emprunt au service ou au détriment de l’interprétation donnée par Pierre Matras ; il a en lui les aptitudes à jouer l’homme maniéré qu’est le personnage de Jourdain et à imiter Louis de Funès.

Une mise en scène en miroir

Cette remarque conduit cependant à la réflexion même de la pièce : pourquoi monsieur Jourdain se donne-t-il tant de mal à apprendre à être un autre ? Les cours de musique, de danse, de philosophie, d’orthographe, d’élocution et de sport qui ouvrent la pièce, sont l’équivalent d’un cours de théâtre : répétitions et travail du corps, jeux d’articulation, répétition du texte… Pourquoi cet apprentissage lui fait-il oublier sa dignité lorsque, pour saluer le fils du grand Turc, il se roule par terre, comme le lui apprend le serviteur ? Comment peut-il oublier le cœur humain devant sa fille qui lui demande d’épouser Cléonte ? Comment peut-il n’avoir aucun recul sur les habits que lui apporte le modiste ? Ce dernier, référence explicite à Karl Lagerfeld, justifie chaque excentricité avancée par monsieur Jourdain au nom de la mode. Et le bourgeois se pavane alors, cambré, à petits pas saccadés. Démarche mécanique ridiculisant l’apparence et le vouloir-être.

L’entourage de M. Jourdain, plus proche de nous par ses manières, ses vêtements, ses principes, pose sans cesse un regard outré. Sa présence reflète, en chair, le sentiment de malaise qui est le nôtre. Tous les regards qui connaissent son être profond sont tournés vers lui ; lui seul ne se regarde pas, aveuglé par son ambition. Stephane Batlle s’appuie sur le miroir de la mise en scène pour interroger le public : pourquoi et comment construit-on un personnage ? Quelles sont les limites de l’entreprise ?

Télé-réalité et réalité ultime

Les décors de la cuisine – motifs pierre apparente et vigne vierge, table en formica blanc et chaises designs, pelouse coupée au millimètre près – et les jeux de lumière s’apparentent aux studios d’une émission de télé-réalité : Le Bourgeois Gentilhomme en devient plus actuel encore, avec cette allusion au spectacle des personnalités propre à la télé-réalité.

Tout est construit pour que les invités évoluent dans un univers adapté à leurs projections, mais qu’en est-il de leur être profond ? Monsieur Jourdain essaie de s’entourer de milieux sociaux plus élevés pour pouvoir y accéder. La triste réalité surgit assez vite comme nous l’apprend la pièce. Ainsi lorsque Dorante (Lucas Saint-Faust) emmène Dorimène (Cécile Carles) dîner chez Monsieur Jourdain : tout au long du dîner, l’hôte tente d’impressionner ses invités par des courbettes mécaniques, improvisations fausses de chansons des années 60, danses saccadées… Quand survient sa femme (Laurence Roy) en costume d’équitation, alors qu’elle avait été envoyée préalablement chez sa sœur, monsieur Jourdain ne peut plus mentir. Outre son personnage mis en porte-à-faux avec ses invités, l’arrivée de sa femme dans une telle tenue, tandis qu’ils sont en costumes de soirée, le trahit comme une évidence. L’artiste sert le message de la pièce grâce à de nombreux quiproquos et des situations de malaise ; la réalité nous rattrape toujours. Si c’est vrai pour monsieur Jourdain, ça l’est également pour chaque personnalité de la télé-réalité.

Stephane Batlle élargit la question essentielle de la pièce au jeu du théâtre ; il oriente vers le monde actuel de la télé-réalité. Il illustre, par ses procédés théâtraux, la différence entre un jeu fabriqué et l’action humaine, l’écoute de soi-même. C’est ce que font les acteurs tout au long de la pièce : ils empruntent ces personnages pendant deux heures en se servant de ce qu’ils possèdent déjà, nous permettant de rester immergés dans la pièce, de vivre avec eux la leçon et l’expérience de chaque situation. En outre, en employant la mode des années 60 – couleurs vives et motifs, musiques et rythmes nouveaux –, le metteur en scène exacerbe l’excentricité du personnage, nous le rendant encore plus ridicule. Une vraie leçon sur l’ambition de chacun à devenir un autre, à suivre une mode, au détriment de sa propre personne et de celles qui l’entourent. Une belle leçon… mais en chanson s’il-vous-plaît !

Joséphine RABANY

De gauche à droite : Pierre Matras, Laurent Collombert, Magalie Lopez, et Muriel Darras.



DISTRIBUTION

Mise en scène :  Stéphane Batlle

Texte : Molière

Avec :

  • Pierre Matras : Monsieur Jourdain
  • Laurence Roy : Madame Jourdain
  • Joan Guilley : Lucile
  • Muriel Darras : Nicole et le Maître à danser
  • Yohann Villepastour : Cléonte et le Maître tailleur
  • Laurent Collombert : Covielle et le Maître de philosophie
  • Lucas Saint-Faust : Dorante
  • Pierre Azema : Le Maître d’armes
  • Céline Bernat : Dorimène
  • Magalie Lopez : le Maître de musique

Avec également :

  • Les musiciens de l’Ecole d’Enseignements Artistiques de Tournefeuille
  • Les danseuses de la Compagnie Tapage

Chorégraphie : Valérie Lussac

Costumes : Sophie Lafont

Décor : Serge Wolff

Lumière : David Löchen

Crédits des photographies : Isabelle Matras.

De gauche à droite : Laurence Roy, Muriel Darras et Pierre Matras.



DOSSIER TECHNIQUE

Informations techniques

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FIN



 

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