« Le Monde » et ses malheureuses expositions triomphales

Le quotidien du soir Le Monde est réputé pour la pertinence de ses articles. Pour y être abonné, j’en sais la qualité. Quand je lis un article sur les mouvements islamistes, la médecine, la vie politique ou les innovations technologiques, je m’incline ; car, a minima, un article du « Monde » est, pour moi, une invite à réfléchir au peu de fondements de mes convictions profondes, trop souvent assises sur des approximations de connaissances et d’argumentations.

« Signes de pistes pour les droits culturels », la rubrique du Doc Kasimir Bisou

Je dirais bien merci aux journalistes du Monde si je n’avais pourtant quelque chose comme un doute : certes, je suis impressionné par la force des propos dans les domaines où je n’y connais rien. En revanche, quand il s’agit du domaine culturel, que je fréquente un peu plus, je reste décontenancé. Ce fut particulièrement le cas le 25 février dernier, lorsqu’un éditorial du Monde a traité du « triomphe » de l’exposition Chtchoukine, présentée par la fondation Louis Vuitton.

Un étonnant éditorial

Ce fut un premier étonnement : pourquoi cette exposition de peintures méritait-elle un éditorial spécial, au-delà des articles habituels de Monsieur Dagen ou des chroniques de Monsieur Guerrin ?

Je ne pouvais pas croire, évidemment, à l’argument quantitatif. Certes, on comptabilise 1,2 million de visiteurs. Beau succès, mais, à la course au nombre, on trouve toujours plus fort que soi, par exemple les 1,7 million de curieux qui ont fréquenté l’exposition sur Toutankhamon au British Museum en 1972 ! L’argument de la qualité des œuvres paraît plus parlant puisqu’il est dit que la collection Chtchoukine est « exceptionnelle ». Pour une fois que la qualité de l’art fait masse, il y avait un message à faire passer.

Toutefois, ce n’est pas non plus la raison profonde de cet éditorial. Le message du Monde est ailleurs et sa teneur m’a désarçonné : il est de nous convaincre que « le triomphe » de l’exposition Chthoukine « marque un changement d’époque ». Il faut comprendre par-là que, dans l’époque antérieure, la culture était publique ; elle est maintenant dominée par le privé. Voilà la leçon de l’exposition Chtchoukine, produite par la Fondation Louis Vuitton et monsieur Arnault lui-même : « Dans une France dominée par la culture publique, il [Monsieur Arnault] symbolise la montée en puissance du privé au détriment des musées comme le Grand Palais, Orsay, le Louvre ou Pompidou […] Les musées n’ont pas les moyens de suivre ». Les temps changent !

Faut-il se plaindre de ces replis du secteur public ? Le message de l’éditorial est tranché : il n’y a rien à regretter à ce changement car il est gagnant/gagnant. L’État s’évite le financement de coûteuses expositions et les moyens qu’il accorde aux fondations, via les déductions fiscales du mécénat, sont largement compensés par l’enthousiasme des amateurs d’œuvres. Pas de doute, nous dit l’éditorial, les consommateurs d’expositions sont grandement satisfaits par cette nouvelle époque : « Disons-le, le public se fiche du lieu. Seule compte la peinture : voir des tableaux dans des conditions similaires à celles des musées ».

Sans réfléchir plus avant, la conclusion s’impose d’elle-même : avec la nouvelle époque, « il faut composer avec ces fondations ». Pour autant, Le Monde sent bien qu’il ne faut pas que les pouvoirs publics abandonnent le navire. Des tâches « immenses » les attendent, car l’efficacité des fondations « ne doit pas pour autant décharger l’État de ses responsabilités dans le domaine artistique : accès à la culture pour tous, notamment par l’éducation, l’aménagement du territoire, la défense des projets artistiques qui n’attirent pas les foules mais qui font progresser les connaissances et découvrir de nouvelles formes ».

Des arguments malheureux

Quand j’ai lu ces préconisations, je suis resté bouche bée. Mon « Monde » préféré venait d’avoir un moment d’égarement. Il avait tout simplement fait l’impasse sur l’intérêt général de la politique culturelle en réduisant l’importance des expositions d’œuvres d’art au seul plaisir de la clientèle qui les fréquente. Alors, musée public ou fondation privée, aucune importance, ce qui importe, c’est le plaisir, la délectation des œuvres. Disons de manière moins pudique, la satisfaction des consommateurs individuels qui recherchent, là où ils veulent, quand ils le veulent, le plaisir intime du regard sur les tableaux ! Dans cette nouvelle époque, faire des belles expositions est une affaire où les intérêts particuliers des offreurs du produit culturel « exposition » cherchent à s’adapter aux intérêts, tout aussi particuliers, des consommateurs de ces produits ! Sans y prendre garde, Le Monde fait ainsi disparaître, sous le blanc linceul du plaisir individuel, toute responsabilité d’intérêt général aux expositions d’œuvres dans les musées ! On comprend qu’à ce jeu, les fondations privées soient les plus efficaces. Elles sont faites pour répondre à la boulimie du consumérisme artistique, selon l’expression d’un autre article du Monde qui, lui, n’a pas manqué de lucidité.

On peut être tenté par ce pragmatisme du plaisir individuel, mais il laisse à l’abandon les nécessités de la vie collective. Même si elle n’est plus d’époque, la politique culturelle antérieure avait, au moins, le souci de notre humanité commune. Elle défendait la belle utopie que les expositions des musées étaient d’intérêt général parce qu’elles nous ouvraient les portes d’une humanité rassemblée autour de ses « œuvres capitales ». Elle revendiquait avec force cette valeur d’intérêt général. Malraux savait le marteler sur tous les tons, en nous rappelant que « tout art des vivants insère l’homme dans la grande métamorphose de l’art des morts ». La conviction était profonde que la qualité de ces œuvres de l’art façonne l’être humain civilisé et que « la victoire de chaque artiste sur sa servitude rejoint, dans un immense déploiement, celle de l’art sur le destin de l’humanité ». Et voilà que Le Monde donne pour révolue cette époque où l’intérêt général d’une exposition se proclamait dans la certitude que « l’art est un anti-destin » ! Avec le changement d’époque, il ne reste plus qu’à optimiser les temps de regard des clients en prenant soin de maximiser les montants des cartes bancaires et de minimiser les temps d’attente des files de consommateurs. Et ce pragmatisme-là n’a pas besoin de « l’humanité » pour son « triomphe ».

Une politique culturelle marginale

Le Monde applaudissant au pragmatisme en omettant toute réflexion sur l’intérêt général, il y a de quoi ruminer une sourde colère. Les « tâches immenses » qu’il promet aux pouvoirs publics en deviennent ridicules. Si je lis bien, deux types de tâches se dessinent.

La première consiste à encourager l’accès à la culture par l’éducation et l’aménagement des territoires. Mais, en cohérence avec l’objectif du plaisir individuel des visiteurs, la responsabilité publique sera de former et de familiariser le plus grand nombre de consommateurs avec les produits qui répondent aux intérêts particuliers des fondations. Quel glorieux destin pour l’État ! En tout cas, pas un « anti-destin » puisque la politique publique ne serait là que pour préparer les futures clientèles de ces « beaux » produits ! Dans cette configuration, je crains que l’éditorial n’ait pas compris que le service public de la culture se trouvait réduit au statut de « service d’intérêt économique général-SIEG1 ».  C’est grave pour le sens de la politique culturelle, car ces fameux SIEG de la communauté européenne n’ont pas de légitimité par eux-mêmes ; ils sont seulement tolérés pour la raison qu’ils répondent aux besoins des consommateurs que le marché libre, faute de rentabilité, ne peut satisfaire. Les SIEG ne se justifient donc que dans les marges de la défaillance du marché libre : le ministère de la culture a connu mieux comme ambition collective et je trouve bien triste que ce soit Le Monde qui dise cette messe, sans même y prendre garde !

La deuxième préconisation est tout aussi peu élaborée ; elle laisse à la charge de l’État le service « Recherche et développement » de la grande entreprise de fournitures privées d’expositions artistiques de qualité. L’éditorial confie au service public « les projets artistiques qui n’attirent pas les foules mais qui font progresser les connaissances et découvrir de nouvelles formes ». Or ce raisonnement ne tient pas car les fondations, avec l’importance des dégrèvements fiscaux que l’État concède aux donateurs, pourront sans difficulté développer ce créneau pour préparer leur avenir. Bernard Arnault en a déjà donné le signe en récupérant l’ancien musée des arts et traditions populaires à Paris !

Les droits culturels pour repartir du bon pied

Que reste-t-il alors, comme perspective d’intérêt général propre à la politique culturelle, hors ces miettes ?  C’est là que Le Monde est décevant : l’éditorial n’a même pas vu les opportunités offertes à la politique culturelle par la nouvelle législation sur les droits culturels des personnes.

S’il y a quelque part un « changement d’époque » c’est pourtant là qu’il faut le situer ; mais Le Monde n’a pas daigné y accorder une une ligne depuis la loi NOTRe (Nouvelle organisation des territoires de la République) et la loi LCAP ( liberté de création, architecture, patrimoine). Pourtant, avec les droits culturels, la politique culturelle retrouve l’ambition de contribuer au progrès de l’humanité ; non plus par l’abstraction de la valeur universelle des œuvres, mais par le développement de la liberté effective des personnes d’exprimer l’humanité de leur culture singulière.

Comment Le Monde, si attentif au progrès humain a-t-il pu passer à côté d’une politique culturelle qui trouve sa source dans la Déclaration universelle des Droits de l’Homme de 1948 ?

L’exposition comme mine d’interactions des libertés

Avec le référentiel des droits culturels, compris comme droits humains fondamentaux, l’éditorial aurait considéré les expositions, non comme des étalages de produits « beaux » pour la consommation, mais plutôt comme des mines de discussions entre les libertés des personnes de saisir le monde ! « L’immense tâche » pour les pouvoirs publics devient, alors, de soutenir le plus possible de lieux et de moments qui permettent aux personnes de discuter, d’échanger, de confronter l’apport des œuvres à leur liberté. L’exposition devient, alors, temps d’interrogations multiples entre ces libertés, sur la manière dont chacun exprime son humanité aux autres dans sa relation au beau. Temps d’interactions qui, dans l’espace public, réinventent le mystère permanent de la relation des êtres d’humanité aux arts.

Comme le dit excellemment Jean-François Lyotard :

« Si penser selon le vrai est à portée de tout entendement commun et sain, penser selon le beau, sentir, doit également être communicable. Il doit l’être… Mais qu’il le soit, on n’en aura jamais la preuve. Le sensus communis, qui fonde le « nous » sentimental de l’art, il est raisonnable de le supposer. Il serait fou de le démontrer. Le nous qui sent le beau ne peut pas et ne doit pas s’instituer par la conviction, s’instituer tout court. Chaque jugement esthétique singulier à la fois exige immédiatement et ne peut que « promettre » (mot de Kant) le partage du sentiment. Enigme du bonheur des formes : partageable en principe, jamais partagé. Entre les partenaires du beau, la tension est immédiate qui fait d’eux à la fois des amis et des solitaires. Nous avons ensemble l’amour des œuvres. Mais pour être des nôtres, il n’y a pas de condition déterminable. Pas de condition non plus imposée aux œuvres pour qu’elles méritent notre amour. » (Que peindre, ELA la différence, 1987, p.64)

Dans le langage des droits culturels, les espaces publics où les personnes libres confrontent leur « amour des œuvres » sont des conditions impératives pour « faire l’humanité ensemble ». Dans cette politique culturelle rénovée, ces interactions entre les personnes sont autant d’opportunités pour chacun d’être en relation avec les libertés des autres et « mieux prendre sa part à la vie culturelle ». Réciprocité et fraternité se donnent alors rendez-vous : une belle manière de concrétiser l’article 27 de la Déclaration universelle des droits de l’homme que l’État et les collectivités doivent respecter en matière culturelle depuis l’article 103 de la loi NOTRe.

Le Monde pourra-t-il longtemps encore s’exonérer d’y réfléchir ? Je ne peux l’imaginer.

Doc Kasimir BISOU

1 Les SIEG sont clairement définis dans la Communication de la Commission relative à l’application des règles de l’Union européenne en matière d’aides d’État aux compensations octroyées pour la prestation de services d’intérêt économique général ». JO daté du 11/ 1/ 2012.



Doc Kasimir Bisou, c’est le pseudonyme officiel de Jean-Michel Lucas, personnalité connue pour sa défense acharnée des droits culturels. Docteur d’État ès sciences économiques, Jean-Michel Lucas allie dans son parcours enseignement – comme maître de conférences à l’Université Rennes 2 – et pratique : il fut notamment conseiller au cabinet du ministre de la culture, Jack Lang, et directeur régional des affaires culturelles.

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2 Comments

  1. RGaillard

    Cela fait plus de 15 ans que Le Monde n’est plus un journal d’intérêt général, encore moins d’intérêt public. Il est deveu un journal d’opinion comme les autres. Cf sont traitement des questions liées au Transhumanisme.

  2. Vincent d'Eaubonne

    Merci pour cet article, à l’angle d’attaque intéressant.

    Au vu de votre papier, la première question que je me pose est celle des conditions de réalisation de l’article du Monde. Sachant que la presse culturelle, parente pauvre des rédactions, est l’une ou la complaisance, le copinage, les petits cadeaux et les voyages payés sont les plus répandus, je me demande forcément si le journaliste a pondu un article en tout indépendance ou si nous sommes en face d’une forme de publi-reportage qui ne dit pas son nom. Les exemples, malheureusement, abondent. Et, à ce jeu là aussi, le privé est loin devant quand il s’agit de promouvoir ses expositions. C’est là qu’un journalisme d’investigation, comme celui mené par les auteurs de « Main basse sur la culture » serait le bienvenu.

    Ma deuxième observation porte plus sur le phénomène de fond. En vantant la montée en puissance du secteur privé dans la culture comme un partenariat « gagnant-gagnant » Le Monde entérine l’idée que nous sommes face à une tendance lourde contre laquelle on ne peut rien, un signe des temps, une évolution de la société qu’il convient d’accompagner… C’est beaucoup trop court.

    Car c’est un peu vite oublier que le mécénat n’est en réalité, lorsque le donateur fait état publiquement de son investissement dans « la culture » que de la pub déguisée assortie de la suffisance du décideur à faire savoir qu’il serait un homme de goût. Lequel est aussi un homme d’argent qui préfère bénéficier d’un dégrèvement de 60% sur 0,5% de son CA hors- taxes pour sa société au titre de l’investissement dans la culture (merci Mr Aillagon) plutôt que de payer de vilains impôts pas sexy du tout.

    Autant d’argent en moins dans les caisses de l’État et de sa politique culturelle, si tant est qu’il en ait une. Et sous ce quinquennat, tout autant que sous le précédent voir même plus, on peut en douter, qu’il en ait une…

    Le mécénat ouvrant l’appétit nous en arrivons, par exemple, à ce qu’un JM Bajen,rachète les Variétés en 2004, (où Offfenbach créa la Belle Hélène), et déclare que « chez lui, le client est roi, comme chez Darty »…

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