Les techniciennes du spectacle vivant, ces fascinantes femmes de l’ombre

L’an dernier, Profession Spectacle relevait les signes d’amélioration de la féminisation des métiers culturels, bien que celle-ci demeure inférieure comparée à l’ensemble du monde professionnel. Du côté des métiers techniques du spectacle vivant, cette vérité est d’autant plus notoire : un milieu d’hommes pour une poignée de femmes. Passionnées, intuitives, courageuses, elles apportent leur force à l’élaboration des spectacles. Qui sont ces fascinantes femmes de l’ombre ?

Les techniciens du spectacle vivant occupent une multitude de métiers, regroupés – à tort ou à raison – dans cet intitulé assez réducteur. Du son à la lumière, de l’électricité à l’audiovisuel, ils contribuent à la conception et à la mise en œuvre des dispositifs techniques nécessaires à un spectacle ou à un événement. Soumise au tempo millimétré des arts vivants, la scène doit être prête à temps, coûte que coûte, pour respecter le cadre artistique indispensable aux interprètes. En ce sens, ils participent de l’aspect créateur de l’œuvre finale.

S’il est nécessaire d’avoir une bonne condition physique, les qualités artistiques sont aussi indispensables. La féminité a alors toute sa place ici, même si les femmes doivent se battre pour préserver leur spécificité et apporter leur singularité dans ce milieu très masculin. Les diplômes sont aussi une condition davantage demandée aux femmes qu’aux hommes, comme dans bien d’autres secteurs d’activité.

« Jeanne d’Arc au pays des hommes »

En 2013, le nombre de femmes techniciennes était le plus faible parmi tous les métiers du milieu culturel, du journalisme à la photographie, soit 25 %. Si la pénibilité du travail peut paraître le premier frein de l’accès des femmes à ces métiers techniques, le rapport étudié mentionne d’autres aspects plus soupçonneux, qui invoquent la rareté des femmes pour des raisons de cooptation. En réalité, les femmes savent se frayer un passage là où la règle des hommes veut régner à travers un recrutement très masculin. Et pour cause, ces métiers sont aussi fonction de sensibilité.

Pour Gaëlle Lacourte, actuellement régisseuse générale, exercer ce métier revient à être une « Jeanne d’Arc au pays des hommes ». Un challenge qu’elle souhaitait relever. Elle poursuit ainsi un parcours de technicienne depuis près de vingt ans. Initialement formée en scéno-déco-construction à Scaenica, une école située à Sète, elle a ensuite été machiniste, puis régisseur plateau. Cette danseuse classique de formation meut son corps sur les plateaux, sous les chapiteaux, dans les coulisses, dans la rue, au risque de l’épuiser, de l’abîmer, pour permettre aux spectacles d’exister.

La scène nationale d’Alès, le théâtre de Nîmes, le festival d’Avignon, l’opéra, pendant de nombreuses années, le Printemps des Comédiens durant huit ans, l’auditorium de Fourques, ont bénéficié de son travail, de son énergie, même si être « Jeanne d’Arc » n’est pas sans conséquences pour le corps, surtout pour une danseuse, alors que cet aspect est à peine pris en compte dans le suivi médical et social des  techniciens. Mais elle a toujours persisté dans sa voie, à cause de sa passion.

À l’École Nationale Supérieure des Arts et Techniques du Théâtre (ENSATT), école de formation réputée dans les métiers du théâtre, la responsable du département « concepteur lumière », Christine Richier, veille avec soin et en conscience à la parité lors de chaque recrutement. De quoi nous éclairer sur l’atout des femmes au sein des techniciens du spectacle et leur indispensable présence ?


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La création artistique et l’intuition : des qualités féminines ?

De son côté, la co-responsable du département sonore de l’ENSATT, Maria Castro, pointe le terme réducteur de « technicien(ne) » pour rappeler que l’apprentissage strictement technique n’est que la base nécessaire au métier proprement dit et aux enseignements, réellement tournés vers « la création artistique, la conceptualisation et l’esthétique ». Cette dimension essentielle du métier de technicien ne camoufle pas pour autant la réalité pratique, mais elle demeure le but qu’il ne faut pas perdre de vue si l’on veut respecter le travail de conception qui ne se réduit pas à la simple exécution.

L’Italienne Monica Romanisio, jeune régisseuse lumière, a travaillé cinq ans à Paris, deux ans au théâtre Essaïon puis en tournée pour plusieurs spectacles, comme Pourquoi ? de Michael Hirsch, et des compagnies comme celle d’Alberto Lombardo. Technicienne du spectacle ? « Un beau métier, assure-t-elle, très dur mais très créatif, et avec beaucoup d’hommes ! »

Si cette particularité de la profession peut en intimider certaines ou effacer leur spécificité, Monica n’a « jamais caché sa féminité » et a « toujours mis en valeur ce qui est propre aux femmes : la créativité, l’intuition et le sens de l’organisation ». Avant tout une femme, donc, elle explique avoir « effectué des tâches trop dures techniquement » ; mais elle se laisse volontiers aider par les hommes volontaires, heureux de pouvoir le faire. « Chacun son rôle ! », résume-t-elle cette répartition du travail. Elle continue maintenant de pratiquer son métier avec passion dans son propre pays.

Un accouchement collectif des créations

À force de travailler en équipe et de se donner tout entière à sa profession, Gaëlle Lacourte a pris conscience de la valeur ultime de sa fonction. « J’ai fini par comprendre que je suis une « sage-femme » qui aide à l’accouchement difficile des créations, confie-t-elle. Nous sommes une chaîne humaine de compétences qui le permet et sommes conscients que chaque compétence a sa place ». Elle se surnomme elle-même une « magicienne de l’ombre », comme les autres techniciens « qui sont, pour la plupart, passionnés, au service du projet artistique, très créatifs, capables de garder leur sang-froid, leur humilité, leur réactivité ». L’écoute et la bienveillance sont aussi fondamentales dans un tel métier ; les femmes ont alors largement leur rôle à jouer au sein d’une équipe qui se doit d’être opérationnelle et soudée avant que le spectacle commence.

Le rythme très soutenu de la préparation technique d’un spectacle balaie très vite toute distinction de sexe au sein de l’équipe. L’objectif à atteindre déploie les énergies et la « mosaïque de compétences qui se rencontrent crée un ballet de techniciens, intense et risqué ». Gaëlle Lacourte apprécie particulièrement « l’esprit d’équipe, qui permet d’être ensemble sur le même bateau, entraînant des interactions – la majeure partie du temps – très solidaires », ainsi que « l’adrénaline que cela nous procure à tous, dans la coordination humaine et matérielle qu’un spectacle exige, la rigueur nécessaire à la bonne réalisation du projet, en temps et en heure, malgré tous les impondérables… et il y en a beaucoup ! ».

La féminisation d’un secteur n’est pas une condition suffisante pour juger de la réussite de l’intégration des femmes dans le milieu professionnel. Les formations techniques du spectacle vivant s’ouvrent davantage aux femmes, même si elles  demeurent néanmoins l’antre des hommes. Certaines mettent en avant leur capacité à rester femmes parmi eux, d’autres s’arment de courage et beaucoup s’épanouissent dans ce moyen d’expression artistique. Voilà ce qu’elles accomplissent, au-delà des chiffres présents dans les rapports, avec les hommes – et non comme eux. Elles complètent sans doute la robustesse des hommes, mais participent surtout de l’aventure collective et de la création préliminaire au déploiement des œuvres. Avec comme corollaires, dans ce leur choix d’un métier à connotation masculine, de forcer l’admiration et de consolider l’interdépendance des multiples acteurs de la scène technique, avant que le spectacle soit prêt à s’animer.

Louise ALMÉRAS



Nous remercions tout particulièrement le Centre de Formation Professionnelle aux Techniques du Spectacle (CFPTS) pour les photographies illustrant cet article.

Crédits : Centre de Formation Professionnelle aux Techniques du Spectacle (CFPTS)


 

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