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Lieux culturels émergents et pouvoirs publics : une relation à plusieurs facettes

Lieux culturels émergents et pouvoirs publics : une relation à plusieurs facettes
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Quatrième volet de la série d’articles écrite par Cassandre Jolivet, auteure d’une thèse professionnelle, dirigée par Elena Borin à la Burgundy School of Business de Dijon, sur les espaces culturels émergents, autrement appelés « espaces culturels intermédiaires ».

Lieux intermédiaires (4/6)

L’une des particularités des lieux culturels émergents est qu’ils sont portés par des individus désireux d’être acteurs de leur territoire. Cela change de l’habitude d’une action territoriale dominée par les pouvoirs publics. Ici, les citoyens participent, à travers des lieux qui contribuent à l’attractivité des territoires. Nous avons vu leur volonté de faire une proposition différente de celle des pouvoirs publics ; or un territoire dépend forcément de ceux-ci et de leur politique. Quelles relations entretiennent-ils alors, suspicion ou confiance ?

Ce qui est certain, c’est que ces lieux ne peuvent fonctionner sans le soutien des politiques locales et des pouvoirs publics ; ces derniers ne peuvent ignorer leur existence car ils créent des dynamiques économiques, sociales et territoriales. En face de cette réalité, selon les politiques et les projets culturels, on distingue plusieurs types de pratiques.

Du squat au projet soutenu et intégré aux politiques locales

Le projet vient parfois d’abord d’initiatives d’artistes avant d’être soutenu officiellement par les pouvoirs publics, après que ceux-ci ont été convaincus du potentiel d’attractivité de ces lieux, souvent après de longs débats. En effet, à l’image du 59 Rivoli à Paris, certains lieux culturels alternatifs sont d’anciens squats qui ont été intégrés au paysage culturel, à la suite d’une reconnaissance des pouvoirs publics.

Cette reconnaissance passe souvent par le rachat du bâtiment par les autorités, avec parfois une mise aux normes pour accueillir du public, qui en laissent par la suite gracieusement l’usage aux occupants. Elle peut aussi aller plus loin, avec la mise en place d’une convention qui permet d’établir des règles fixes et de rendre ces lieux plus institutionnels.

Des modèles portés par les pouvoirs publics, en vue d’une régénération territoriale 

Dans d’autres cas, les autorités publiques favorisent l’installation d’acteurs créatifs ou portent elles-mêmes des projets de ce type sur des territoires destinés à être régénérés.

Conscientes de l’attractivité des industries créatives et de leur potentiel pour transformer des lieux à l’abandon, les politiques publiques font parfois en sorte de les attirer sur un territoire. Cela arrive le plus souvent dans des métropoles, où l’objectif est aussi de les doter en quartiers créatifs pour leur assurer une compétitivité à l’échelle internationale. L’exemple le plus connu est celui de Berlin, où la politique menée a été de garantir des loyers très bas pour faciliter l’installation d’entreprises, et ainsi accélérer la régénération et la reprise de l’activité économique. Berlin compte aujourd’hui divers quartiers culturels, qui en font une référence mondiale pour les lieux culturels alternatifs.

Dans d’autres cas, les pouvoirs publics initient eux-mêmes des lieux culturels qu’on peut qualifier d’intermédiaires, en lançant de vastes projets de rénovation de friches industrielles pour en faire des pôles créatifs et revitaliser un quartier. Il existe de nombreux exemples, comme la friche de la Belle de Mai et le 104 pour la France, ou encore la Custard Factory de Birmingham au Royaume-Uni.

À la Belle de Mai à Marseille, le projet est financé par les pouvoirs publics, mais la gestion du lieu est confiée à des spécialistes des arts, regroupés en collectif. Ces pratiques peuvent être vues de manière positive, comme une volonté des pouvoirs publics d’investir dans des écosystèmes, recentrant ainsi l’économie sur une échelle locale1. D’autres y voient de leur part une utilisation du concept de « culture off » comme d’un outil marketing; c’est souvent le cas dans les villes, où ces lieux semblent parfois servir de vitrine de politiques capables d’accueillir la créativité tout en intégrant les friches industrielles au nouveau visage de la ville. Leur intérêt d’origine serait dans ce cas plus politique qu’artistique.

Des initiatives d’individus intégrées aux politiques locales, dans un objectif commun d’action sociale

Il y a enfin des projets qui naissent de l’initiative de personnes, d’entrepreneurs, mais qui travaillent avec l’appui des autorités publiques, car cela fait partie de leurs valeurs d’être des acteurs sociaux de leur territoire. En zone rurale en France, les Abattoirs à Riom sont nés de l’initiative d’artistes, qui ont défini leur projet avec les politiques locales, régionales et nationales. Le soutien des politiques publiques est nécessaire pour stimuler la communauté locale. De même à la Taverne Gutenberg, un travail a été fait pour intégrer les actions du lieu à la politique de l’arrondissement ; le lieu a une visée sociale, notamment celle de permettre l’accès aux loisirs culturels aux jeunes du quartier. Dans ces deux cas, lieux culturels et pouvoirs publics collaborent pour atteindre des objectifs communs.

Ainsi lieux culturels et pouvoirs publics ont-ils un intérêt à travailler ensemble : les projets culturels permettent d’une part l’utilisation de lieux abandonnés qui peuvent gêner dans le paysage public, surtout en ville, d’autre part la redynamisation d’un quartier. Ils sont aussi des lieux facilement adaptables pour les pratiques artistiques, à moindre coût lorsqu’ils sont mis à disposition par les autorités publiques. Ils sont en effet sans cesse sollicités pour des accueils en résidences, les artistes ayant toujours besoin de lieux pour répéter et créer. Une relation que l’on pourrait donc qualifier de « gagnant-gagnant », d’autant plus qu’ils ont des objectifs communs : repenser le territoire autour d’une économie locale et d’actions sociales.

Dans ce contexte, les lieux culturels dits intermédiaires apparaissent comme un outil complémentaire à la mise en pratique des politiques territoriales. À noter que cette relation complexe ne cesse d’évoluer selon les tendances politiques, ce qui n’est pas sans impact, car les autorités publiques aident souvent à financer ces lieux.

Cassandre JOLIVET

Lire aussi :



Notes

1 Markusen A., “A consumption Base Theory of development: An Application to the Rural Cultural Economy”, Agricultural and Resource Economics Review, vol. 36, n°1, April 2007, p. 9-23

2 Vivant E., « Les événements off : de la résistance à la mise en scène de la ville créative », Géocarrefour, vol. 82, n°3, 2007, p. 131-140



 

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