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Pascal Boulanger : « La gueule enfouie ils ne regardent jamais le ciel »

Pascal Boulanger : « La gueule enfouie ils ne regardent jamais le ciel »
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Au lendemain des attentats monstrueux au Liban, en France et, hier, au Nigéria, place au poète, à sa parole mystérieuse, originale, qui répond à l’appel silencieux, caché, enfoui, des choses, des personnes et des événements. À Profession Spectacle, nous avons à cœur de croiser les arts, de faire jaillir une lumière des échanges entre les différents vecteurs artistiques : Pascal Boulanger nous en offre l’opportunité avec quinze courts poèmes.

Série : « Les sens de l’art après le V-13 sanglant  » (3)

Suffira t-il
de jeter à la mer
la perle d’ambre
pour que nos pupilles
encombrées de nuages
se délestent à la rosée du ciel ?

*          *          *

Qui a fait sortir les montagnes
des mers anciennes ?
Du volcan, seule une sandale d’Empédocle
dépasse des globes de feu.
Ceux d’en haut
chassent les bêtes sauvages, vendent des peaux.
Un dieu ébranlé par les vents
peaufine des châtiments d’outre-tombe.

*          *          *

Avant de frapper d’affreux dégâts
villages et monastères
ils fabriquent à la hâte
barques de peau et de bois
traversent fleuves et lagunes
puis plantent des tentes
en battant les alentours.

*          *          *

Les combats sans trêves
de pirateries et de brigandages
battent les mers.
& sur les terres
de fructueuses razzias dressent
des étals de captifs.
De portage en portage
de marché en marché
contre des marchandises et de l’or
des hordes d’esclaves se pèsent et s’échangent.

*          *          *

Des guetteurs fouillent des yeux
la haute mer, tremblant d’y voir
les proues ennemies.
Aux monastères les mains des moines
noteront les pillages
des peuples matelots.

*          *          *

à Arnaud le Vac

Quand ils descendent vider les ordures
– dolents et tristes –
guidés par sept anges infernaux
les soixante dix marches de l’enfer
– les usuriers s’engloutissent dans des lacs de pus et de sang
– les calomniateurs se pendent par la langue
– un feu flambe dans la bouche des faux témoins

 

Soustrait à sa peine
Dinocrate se désaltère à la coupe d’or.

 

& l’homme de génie
qui n’empoisonne pas le monde
qui ne commet pas d’erreur
qui ne connaît pas la soif du mort

 

Se cache en de vastes solitudes
dans des églises et des tavernes.

*          *          *

Fougueux furieux ils jaillissent des bauges
les soies dressées, les prunelles en feu
dévastant, en bavant et en crachant,
les rues les jardins et les terres emblavées.
La gueule enfouie ils ne regardent jamais le ciel
leurs pieds tordus ressemblent à des pigaches
ils frappent valets et vilains
à la gorge ou bien entre les yeux.

*          *          *

Des bourgs hier fortifiés
après le pillage et l’abandon
fument encore jusqu’aux routes fluviales.
Selon ses forces, certains défrichent de nouveau
le sol jonché de cadavres
d’autres cherchent asile dans les montagnes
tous courbent la tête
ne s’apaisent que pour renaître
tantôt ici tantôt là.

*          *          *

En dépit de nos murailles
nous avons succombé à l’assaut
nous avons vu nous avons entendu
des enfants embrochés sur la pointe des lances
& des mères lancer des cris
en fourrés d’épines.

*          *          *

Nous sommes des nains juchés
sur des épaules de géant
murmure un moine
sous les arcades d’un cloître.
Sur les places, des experts en grossiers fabliaux
avec leurs ballots de draps
& leurs sacs d’épices
récitent des légendes.
Dans une maison aux volets clos
le cadavre qui crie vengeance
se dessèche jusqu’au jour où la faide accomplie
un père pourra l’ensevelir.

*          *          *

à Jos Roy

Sur son écumant destrier aux éperons d’or
il s’écrie : point de vraie guerre sans feu ni sang.
Poulets et moutons
volés dans les basses-cours et les bergeries
s’entassent sur de lourds chariots
qui suivent les soldats et les drus.
Si la mort ne fait
que remplacer un vivant par un autre
à quoi bon convier à pleurer
la vie durant
les forfaits dans un cloître ?

*          *          *

à Anne Bolenne

La pierre a été travaillée
on ne la questionne plus
là où souffle un vent froid
& les morsures du négatif
– perte et absence
– ennui, supplice du doute
– conscience malheureuse

 

la prière n’a plus à qui s’adresser
dans l’éclipse du logos.
Les poissons pendent aux hameçons
simultanément s’étendent les ruines
qui signent la fin des époques
& la religiosité du confort
en assouvissement massif.

 

Pourtant l’inapparent cache son jeu
en nuages de ciel
dans les feuillets de la mer
en chair du monde.

*          *          *

à Valérie Brantôme

Nues de nuit
sur les toits des églises
elles retournent les tuiles.
Des paysans aux longs pas feutrés
aux yeux de chats
errent par des sentiers nocturnes,
ils voient la nuit comme des hiboux
chassent à la lanterne
les spectres qui se tiennent aux carrefours.
Des lutins souterrains
déguisés en chiens noirs
font trembler la terre.
Après le cliquetis des armes
quand le monde sera à l’envers
les ânes marcheront devant
& les chevaux derrière.

*          *          *

Suspendus à la lumière basse
quand le monde s’assombrit
sous les rebords de pierre
sans témoin
fatigués du dehors
des oiseaux muets
lèvent encore
un souffle terne.

*          *          *

On souffle dans des cornes de brume
les deuils succèdent aux deuils
que vaut la vie d’un homme ?
Tandis que de lourds attelages s’effondrent
une main trace une croix sur le pain.

Pascal BOULANGER

Poète

Dans la même série :

  1. Pierre Monastier : « Au lendemain du  »V-13 sanglant », gare à la récupération artistique !« 
  2. Ariel Spiegler : « L’épouvante et la honte : seconde victoire des terroristes ?« 


Pascal Boulanger est un poète et critique littéraire français né en 1957 à Maisons-Laffitte (Yvelines). Il est l’auteur de plus d’une vingtaine d’ouvrages.

  • Septembre, déjà, éd. Messidor, 1991.
  • Martingale, éd. Flammarion, 1995.
  • Une action poétique de 1950 à aujourd’hui, éd. Flammarion, 1998.
  • Le bel aujourd’hui, éd. Tarabuste, 1999.
  • Tacite, éd. Flammarion, 2001.
  • Le corps certain, éd. Comp’Act, 2001.
  • L’émotion l’émeute, éd. Tarabuste, 2003.
  • Jongleur, éd. Comp’Act, 2005.
  • Suspendu au récit… la question du nihilisme, éd. Comp’Act, 2006.
  • Fusées et paperoles, L’Act Mem, 2008.
  • Jamais ne dors, le corridor bleu, 2008.
  • Cherchant ce que je sais déjà, Éditions de l’Amandier, 2009.
  • L’échappée belle, Wigwam, 2009.
  • Un ciel ouvert en toute saison, Le corridor bleu, 2010.
  • Le lierre la foudre, éd. de Corlevour, 2011.
  • Faire la vie : entretien avec Jacques Henric, éd. de Corlevour, 2013.
  • Au commencement des douleurs, éd. de Corlevour, 2013.
  • Dans les fleurs du souci, éd. du Petit Flou, 2014.
  • Confiteor. Essai, éd. Tituli, mars 2015.
  • Guerre perdue, éd. Passage d’encre, coll. « Trait court », octobre 2015.
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  1. Sublime

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