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« Rouge neige » de Jean-Pierre Cannet, une clownerie onirique

« Rouge neige » de Jean-Pierre Cannet, une clownerie onirique
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Jean-Pierre Cannet, auteur prolifique (romans, poésie, nouvelles, quinze pièces de théâtre), consacre sa nouvelle pièce, créée le 30 janvier 2018 à Pau, à un dialogue d’une inventivité toute clownesque. Il confronte Georgiu, le patron d’un café désaffecté, à ciel ouvert (la neige passant à travers son plafond crevé tombe sur le comptoir), et son garçon de café, Zig, fils des anciens propriétaires, du temps où le café n’était pas désaffecté.

L’intrigue est minimale, tissée seulement d’improbables visites : la mère disparue de Zig, un militaire tombé du toit Maria Callas (!)… Ce sont plutôt le silence et la solitude qui dominent (« incarnés » qu’ils sont dans la neige) jusqu’à ce que les deux compères trouvent, dans cette neige, un cœur incarnat tout palpitant. La clownerie se révèle alors histoire de cœur. Ne lui manque finalement qu’un corps.

Mais la langue de Jean-Pierre Cannet est, heureusement, celle d’une poésie qui est, elle, incarnée, fraîche et simple, naïve et souvent drôle aussi. Elle s’autorise un ton, un regard, qui peuvent parfois sembler amers.

Marcher dans la neige

Bien qu’il soit né sur le comptoir d’un café fréquenté par des bûcherons, bien qu’il pense devenir bûcheron, comme son père, en s’envoyant des rasades d’alcool caché derrière le comptoir, le Zig de Jean-Pierre Cannet n’est pas le zigue de L’Assommoir. Son père confirme bien à sa mère que, s’il s’appelle Zig, c’est « comme un zigzag, comme quand on ne va pas droit ».

Jean-Pierre Cannet, Rouge Neige (Lansman éditions)Mais cette divagation, loin d’être déterminée et limitée par l’abus d’alcool, est l’errance libre de celui qui cherche à aimer et à être aimé, pour qui la virginité des routes et des paysages enneigés est comme le signe et la promesse d’une réalité inattendue mais secrètement espérée. Puisque, incompréhensiblement, « la vie s’accroche à nous comme du lierre autour de nos jambes », l’on en vient à se demander « Pourquoi elle nous aime encore, la vie, comment on tient debout ? ».

Marcher dans la neige, n’est-ce pas le prélude à toute création, le prologue de toute procession, le nécessaire silence d’où seul peut naître la vraie parole ? « Première neige. Est-il / plus pur prologue pour les pas ? », s’interroge le poète Gilles Baudry, cité par Jean-Pierre Lemaire dans son livre intitulé, précisément, Marcher dans la neige.

Si d’abord il va « comme un seul homme […] au hasard », dans une neige qui « fait glu », dans « un hiver éternel pour l’éternité de cette vie », le Zig de Jean-Pierre Cannet finit ainsi par trouver, « Au plus rude de l’hiver, c’est-à-dire au milieu de nulle part, au-delà de toute logique », un cœur qui est « Tout seul, très rouge dans la neige blanche ». Sa palpitation paraît bien être cette parole dont le silence de la neige a permis la délivrance.

Volatilisé, Jésus ?

Zig rend régulièrement visite à la « grande croix du Jésus envolé » et déplore qu’il se soit volatilisé. Sa foi est un peu primaire, on aimerait lui demander : ce Jésus, s’est-il seulement envolé de la croix ou en est-il (en a-t-il été) aussi descendu pour être enseveli et pour ensuite ressusciter ? A-t-on seulement célébré son nom « à coup de machettes ou de kalachnikovs, plein de tueries pour les siècles des siècles » ?

Au fond, Zig n’est pas seulement un « clochard lyrique », il est aussi, pour reprendre le titre de la traduction d’un ouvrage de Jack Kerouac, un « clochard céleste », un dharma bum. Il voudrait que les rails du chemin de fer « se mettent debout, qu’ils deviennent comme une échelle », pour pouvoir « s’extirper par la lucarne du ciel ». C’est l’échelle de Zig.

Une histoire de cœur qui manque de corps

Qui a des sentiments et qui ne sait pas à qui les offrir. Qui rêve alors que le cœur qu’il a trouvé dans la neige est celui d’une vraie personne, pas une princesse, pas célèbre, une personne « mouillée quand il pleut [qui] épluche les légumes [et] sent bon quand elle sent bon », bref, une « vraie personne ». Il y a quelque chose de profondément émouvant dans cette tirade du désir de chair, de soif d’incarnation, comme une irruption, une effusion de réalité dans une « intrigue » qui se laisse un peu trop malmener par un onirisme excessif. C’est un peu le rideau du rêve qui paraît se déchirer pour laisser enfin apercevoir la réalité.

On ne peut alors que regretter l’inaboutissement de ce désir. Bien qu’il ait affirmé dans l’argument liminaire de sa pièce que l’humeur y était féérique et que « le plus improbable peut alors prendre corps », l’auteur n’a pas voulu aller jusqu’à imaginer donner un corps et une âme à ce cœur avec lequel son Zig finit par se marier, dans une curieuse union célébrée par Georgiu, le patron du café. Comme dit le père du marié, l’épouse « manque peut-être d’un peu de corps ».

Humour

Mais on pourra toujours s’en consoler en goûtant l’humour « mi-noir » (gris ?) mi-naïf de la pièce.

Pour la première manière : « il faisait nuit depuis le matin de ce jour-là » ou encore « C’est embêtant de n’avoir pas d’ennemi, qu’est-ce qu’on va faire ? ».

Pour la seconde : « On aurait quelqu’un mais sans personne, bizarre, non ? » et encore, notre préférée :

Zig : « […] On est quelqu’un si on est intéressant. Et c’est intéressant…

Georgiu : … d’être quelqu’un ! ».

Frédéric DIEU

Jean-Pierre Cannet, Rouge neige, Lansman éditeur, 2018, 42 p.,11 €.  



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