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« Une commune » de Guillaume Cayet : le goût de la lutte, de l’espoir et du collectif

« Une commune » de Guillaume Cayet : le goût de la lutte, de l’espoir et du collectif
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ALT est un dispositif de rencontres et de découverte théâtrale. Porté par Annabelle Vaillant et Vincent Pavageau, il a pour but d’ouvrir des accès aux écritures contemporaines et de créer des liens entre auteurs et lecteurs. Chaque mois, un groupe de douze personnes est constitué pour découvrir une pièce de théâtre, partager ses sensations de lecture ensemble ainsi qu’avec l’auteur ou l’autrice. Le texte qui suit est un compte rendu des discussions autour de la pièce*.

Pour la session du mois de janvier, le texte choisi par ALT était une pièce de Guillaume Cayet : Une Commune, retourner l’effondrement tentative 1, publiée aux éditions Théâtrales.

À l’ouverture, une introduction. Nous la lisons tel un avertissement exprimant tout autant « attention ce n’est pas réel » que « attention, c’est précisément réel ». Elle nous place dans le contexte : la pièce à venir est politique.

« Pour tenter de penser un en dehors, d’autres possibles, pour tenter de retourner l’ordre narratif obséquieux dominant, pour tenter de voir ce qu’il y a derrière. » (p. 8)

Suivent les « règles du jeu ». Des clefs de lecture sur la ponctuation offrent de belles nuances pour les relations intra et inter-personnages comme le « – » en fin de réplique, indiquant que la phrase n’a pas pu être terminée, ou le « – » suivi d’une majuscule au sein d’une même réplique, indiquant que c’est la pensée elle-même qui n’a pas pu être terminée.

Une scène d’exposition. Le propriétaire des terres de l’ancienne mine de charbon revient, 25 ans après sa fermeture. Il souhaite y lancer l’extraction de gaz de schiste. Une Commune s’ouvre sur le discours de ce propriétaire aux anciens mineurs.

Il y a la première lecture, et celles qui suivent. On saisit rapidement qu’on ne comprendra pas tout, pas tout de suite, qu’il faudra accepter de se laisser emporter dans le mouvement, dans la danse de ces nombreux espaces et personnages.

Les ambiances. Parfois chaudes, lourdes, silencieuses ou encore moites, elles nous arrivent en focus, en couleurs et en sensation. L’imagination installe d’elle-même la proximité des mines, des forêts, et comme l’eau qui y coule, nous passons d’une scène à l’autre de manière fluide et hachée par le choc des pierres au fond du ruisseau. La densité, le débordement de l’écriture comme des situations, fait que l’on n’a parfois pas d’autre issue que celle de passer par la sensation et, alors, de plonger dans l’eau. Comprendre n’est pas saisir, et suivre n’est pas y être.

Les situations. Elles s’enchaînent en une succession surprenante : nous avons parfois l’impression de lire un script de film comprenant des « cuts » d’une scène à l’autre. On pense qu’elles continuent sans nous ; nous nous laissons aller dans la découverte de la trame, dans cette histoire au sein de l’Histoire sur la réappropriation d’un territoire. La double lecture, constante, nous fait réfléchir à la conception de l’espace ; la pluralité des rapports idéologiques des personnages nous ouvre un champ de questions telles que : quel idéal porte-t-on à une terre ? à sa vie ? Quels idéaux nous sont proposés politiquement ? Lesquels acceptons-nous ?

Les personnages. Ils restent, au fur et à mesure des scènes, notre lien d’une ambiance à une autre. Nous suivons leurs trajectoires intimes. Ils et elles sont nommés par l’auteur, parfois par leurs prénoms, leurs métiers, ou encore par leur place conjugale : cette originalité nous offre la vision de chaque personnage suivant le contexte dans lequel il se trouve. Cela le rend humain, vivant, vibrant.

Dans cette tragédie, toute génération confondue et chaque élément est touché par le conflit écologique, social, politique, global, gigantesque.

Le débordement et sa construction. Nous nous demandons s’il n’y a pas trop d’histoires dans cette histoire ? Comme la trame du polar, un fil qui arrive au milieu de la pièce. Mais nous admettons que la découverte d’un corps oblige à aller voir, à creuser. La mort nous réveille, et révèle les choses « telles qu’elles sont », avec l’abrupt et la simplicité que seule la fin d’une chose possède.

« Laura : Je ne voudrais pas être une étoile morte. Je veux que nous brillions, et pour briller, il faut accepter l’obscurité. Je sortirai de l’obscurité après. L’inconnu nous guidera. »

Le personnage de Lucas a une obsession : il souhaite créer « un nouveau système » grâce à ses Kaplas. Tout comme ce jeu, le récit est construit par l’auteur de manière imbriquée. Chaque élément soutient l’autre, constitue le château, lui permet de tenir debout, de déployer ainsi son envergure en créant une sensation conflictuelle ininterrompue.

Une mise en scène par le texte. Le brouhaha d’une réunion politique est un bloc de texte compact. Les dialogues entrecroisés ont chacun une colonne. Le choix de la mise en page, de la page « noire » de mots ou les titres donnés à chaque scène sont des terrains de jeux pour le lecteur, invisible aux yeux d’un spectateur.

Une pièce politique. Elle pose un constat, ouvre des questions et ne souhaite pas donner de réponses. Elle apporte cependant de l’espoir, dans l’action collective qu’elle fait naître et le rapport de force qu’elle retourne. Elle nous ramène au réel, et fait revivre à travers elle les combats des ouvriers des usines Lip ou Fralib, la lutte des paysans du Larzac ou celle de la Zone À Défendre de Notre-Dame-des-Landes.

Il nous reste en bouche le goût de la lutte, de l’espoir et du collectif.

Propos relevés lors de l’Ébullition de ALT le 17 janvier 2018 au théâtre de la Cité Internationale,
avec Geneviève Blanchouin, Léa Doussaint, Pablo Fernandez-Velasco,
Rémi Lafuta Kuamba, Lucie Laporte, Constance Maillard et Anne Perrier.



* Les participants ne sont pas particulièrement des lecteurs de théâtres initiés, certains lisent une pièce pour la première fois. C’est une discussion de sensibilités qui s’ouvre entre nous : chaque personne amène son goût pour l’Histoire, les histoires, la poésie, ses connaissances théâtrales ou politiques. Certains liront la pièce avec leur esprit, d’autres avec leurs corps ; toute sensation de lecture est empreinte d’expériences personnelles. Ce partage et cet échange deviennent une découverte de sa lecture subjective, consciente ou inconsciente, et des autres lectures possibles. Le texte qui précède est ainsi un compte rendu des discussions autour de la pièce.

Pour en savoir plus sur ALT : Auteurs Lecteurs de Théâtre



 

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