Instant classique – 10 avril 1884… 136 ans jour pour jour. Je suis heureux que les hasards du calendrier et quelques petits renseignements me permettent de vous parler d’une grande musicienne, grande pédagogue, grande interprète et grande compositrice, totalement méconnue du public et même sans doute de nombreux musiciens : Marie Jaëll (1846-1925).

On commémore aujourd’hui la création du vigoureux deuxième concerto pour piano de cette Alsacienne passionnément française. C’était à la Société nationale de musique, avec la compositrice elle-même au piano et sous la baguette d’un autre grand compositeur oublié, Benjamin Godard.

J’ai découvert ce concerto, comme quelques autres œuvres de Marie Jaëll, grâce à un récent livre-disques somptueux édité par les bons soins du Palazzetto Bru Zane, le centre de musique romantique française, qui redonne leur chance à de grands oubliés du passé (compositeurs ou œuvres), en particulier du XIXe siècle. Et je suis étonné que des œuvres si dignes d’intérêt soient restées dans l’oubli le plus complet pendant toutes ces années. Quoi que non, je ne suis pas étonné. Car comme son nom l’indique, Marie Jaëll était une femme et lorsqu’on lit certaines remarques, aujourd’hui encore, sur les femmes dans la musique – en particulier « classique » -, on ne peut pas être totalement étonné. Et pourtant, il y a Marie Jaëll, Louise Farrenc, Louise Bertin, Nadia et Lili Boulanger et tant d’autres dont les noms appartiennent à l’histoire de la musique et qui lui ont laissé des œuvres souvent passionnantes.

Ce second concerto pour piano est original. Il est d’un seul tenant, plein d’idées, d’éclat et de vigueur. Il va séduire profondément un homme, et pas n’importe lequel : Franz Liszt lui-même. Au soir de sa vie, il écrit à Marie Jaëll, qu’il surnommait Ossiana car il trouvait que ce concerto faisait référence au barde et il se trouve que Jaëll avait composé un poème symphonique appelé « Ossiane » : « À quand votre superbe concerto, que vous devez produire à Paris ? J’écouterai et entendrai mentalement et de cœur le fameux concerto ossianique. »

Et il s’y connaissait quelque peu, le vieux virtuose. Malgré cela, l’accueil public est frais, ce 10 avril 1884. Liszt l’enjoint de ne pas se décourager et ce n’était de toute façon nullement son genre ! Certaines critiques reconnaissent tout de même dans cette œuvre un chef-d’œuvre, même si l’un d’entre eux ne résiste pas à la tentation bien masculine d’écrire : « Marie Jaëll est un artiste puissant, passionné, poétique, à qui l’on pourrait seulement souhaiter un peu plus de féminisme [sic]. Son concerto en ut mineur est une œuvre maîtresse, et elle l’a exécuté d’une façon superbe. »

Écoutez-le vous aussi, rendez justice à Marie « Ossiana » Jaëll. Son concerto ne dure que vingt-quatre minutes et coule tout seul comme le filet rafraichissant d’une source de montagne.

Cédric MANUEL



Un jour… une œuvre musicale !
Rubrique : « Le saviez-vous ? »