12 mai 1938… 83 ans jour pour jour – Claudel et Honegger s’unissent pour créer une œuvre poignante, fascinante, sur Jeanne d’Arc. Ce chef d’œuvre est l’une des pièces du XXe siècle les plus jouées.

C’est la grande danseuse, actrice et mécène Ida Rubinstein qui a l’idée d’un oratorio sur Jeanne d’Arc, en 1934. Elle la propose à Arthur Honegger, qui traverse une période de noir pessimisme, puis fait appel pour le livret à Paul Claudel lui-même, qui est alors ambassadeur de France à Bruxelles. Mais Claudel refuse sèchement, soulignant qu’on a déjà tout écrit et tout dit sur la pucelle d’Orléans : « Est-ce qu’on dore l’or et blanchit-on les lys ? », dit-il à Ida Rubinstein. Mais voilà que le diplomate-dramaturge prend le train de Paris à Bruxelles et y a la vision de deux mains jointes faisant une croix, « toutes les mains de la France en une seule main, une telle main qu’elle ne sera jamais dénouée ». Ni une, ni deux, Claudel écrit le livret en quelques jours à peine.

Honegger planche sur la partition pendant toute l’année suivante. C’est un grand chef-d’œuvre qui sort de sa plume, lui qui avait besoin de lumière, grâce aussi au livret de Claudel, sorte de flash-back ultime, celui où, attachée à son poteau, Jeanne voit défiler sa vie. Honegger le reconnaîtra modestement lui-même plus tard : « L’apport de Claudel a été si grand que je ne me reconnais pas comme l’auteur véritable, mais comme un simple collaborateur. Si à l’exécution il se dégage quelque émotion, il n’est que juste d’en rapporter la plus grande part à Claudel, dont je n’ai fait que suivre les indications en mettant à son service mes connaissances techniques pour tenter de réaliser de mon mieux la musique qu’il avait lui-même créée. » Mazette !

Après la guerre, Honegger et Claudel ajouteront un prologue qui n’y figurait pas à l’origine. Ce prologue rapproche les ténèbres précédant la Création, dans la Genèse, de la France occupée et divisée, en opérant un lien entre cette France de la guerre de Cent Ans, qui n’était pas encore tout à fait la France, et celle de 1940.

Il s’agit d’une œuvre poignante, fascinante, pas trop longue (ce qui surprend un peu chez Claudel…) sur laquelle plane le thème de l’amour, qui revient plusieurs fois, notamment à la toute fin. C’est d’ailleurs la scène finale (scène XI) que j’ai choisie, malheureusement tronquée ici. On la trouve dans son intégralité, tout comme l’oratorio lui-même d’ailleurs, avec les dernières incarnations notables de Jeanne, rôle parlé et destiné à Ida Rubinstein qui l’a créé voici quatre-vingt-trois ans à Bâle avec l’orchestre de chambre de cette ville dirigé par un ami très proche d’Honegger, Paul Sacher.

Le succès a toujours été au rendez-vous et c’est l’une des œuvres du XXe siècle les plus jouées. Parmi ces incarnations récentes, on peut citer celle de Marion Cotillard, avec Marc Soustrot et surtout, il y a une dizaine d’années, de Sylvie Testud, avec Alain Altinoglu .Mais au disque, pour l’éternité, c’est Marthe Keller, elle-même originaire de Bâle, qui reste la grande Jeanne moderne, surtout aussi bien entourée dans un enregistrement qui a fait date en 1991 et placé sous la direction du grand Seiji Ozawa avec l’Orchestre national de France.

Cédric MANUEL



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Rubrique : éphéméride