Instant classique – 18 avril 1891… 129 ans jour pour jour. Je ronchonne souvent pour regretter le manque d’audace des programmations de concert (et on peut souvent dire la même chose de l’opéra d’ailleurs). Du coup, on ressasse les mêmes œuvres, entendues mille fois alors que j’espère par cette petite chronique vous démontrer qu’il existe quantité de partitions qui mériteraient bien mieux que le relatif ou absolu oubli dans lequel elles sont tombées.

Heureusement, il y a toujours quelque chose à découvrir même dans le rabâchage et les interprètes y sont pour beaucoup, évidemment, grâce leur soit rendue. Mais prenons la symphonie d’Ernest Chausson, par exemple. Quand a-t-elle été entendue au concert à Paris pour la dernière fois ? On serait bien en peine de le retrouver. Certes, il faut bien remplir les salles, à l’équilibre économique si fragile, et le public n’accourrait pas spontanément en voyant cette œuvre devenue si rare au programme, justement parce qu’il ne la « connaît pas ». Du moins le croit-on. C’est un peu comme quand les employeurs reprochent à un jeune qui débarque sur le marché du travail de ne pas avoir d’expérience… Cultiver les paradoxes n’est pas le moindre de nos maux.

Car la symphonie dont il est question, l’unique de son auteur, est un des grands chefs-d’œuvre de la musique symphonique française, rien de moins. Farouchement personnelle, sans concession, caractéristique de Chausson, homme assez austère voire sévère, mais généreux avec les autres (il aida beaucoup Debussy ou Albeniz par exemple). Il s’inscrit dans la mouvance d’un César Franck et lorgne parfois vers Wagner (écoutez le début du mouvement lent, qui vous rappellera le sublime prélude de l’acte III de Tristan).

Toute cette œuvre, dans ses fulgurances comme dans ses moments les plus poignants, appelle l’attention la plus vive, ou, comme l’écrira le grand critique musical Jacques Lonchampt, dessine une « grande musique de l’âme, qui vous tient le cœur en alerte ». Et pour cause, on a le sentiment que défilent ici tous les espoirs et toutes les désillusions.

Le final (la symphonie est en trois mouvements) est proprement magnifique lui aussi, résolument optimiste, mais traversé de doutes. Au soir du 18 avril 1891, salle Erard à Paris, lors de sa création sous la direction du compositeur lui-même, le succès est très grand, et deviendra triomphe lorsque la symphonie s’exportera en Allemagne quelques années plus tard.

Du cœur et de l’âme, disais-je ? Je n’ai pas trouvé d’interprétation par Bernstein, mais Charles Munch correspondait lui aussi tout à fait à ces deux termes. Certes, le style peut paraître débraillé, mais il perd en précision ce qu’il gagne en profondeur. Laissez vous donc tenter !

Cédric MANUEL



Un jour… une œuvre musicale !
Rubrique : « Le saviez-vous ? »