En 2030, l’Europe et le Japon ne seront plus qu’un vaste asile de vieux. En 2050, la moitié de la planète pourrait être concernée. En 2100, ce sera au tour de l’Afrique. Qui peut dénouer l’inextricable écheveau de la catastrophe démographique dans laquelle nous sommes, lentement mais sûrement, en train de nous noyer ?

 Actualité de l’économie sociale

J’ai toujours attaché la plus grande attention aux phénomènes démographiques, en particulier aux effets du vieillissement de la population, lequel touche toute l’Europe ainsi que, dans des contextes très différents, le Japon et bientôt la Chine. Parfois, je me suis surpris à y percevoir comme une clef universelle d’explication de l’évolution de nos sociétés. Cela marche plutôt bien pour l’économie et la finance, mais sorti de là, le modèle trouve heureusement ses limites. Ainsi de l’art, de la culture, du roman ; y voyez-vous quelque part la marque de notre pyramide des âges ?

À l’Histoire proprement dite, celle des faits attestés par des témoignages écrits ou bâtis, s’est ajoutée une Histoire plus transversale, celles des techniques, des institutions, des échanges, de l’accès aux ressources naturelles ou minières… Mais il ne faut pas oublier une tierce Histoire, qui certes n’a pas droit à ce titre, mais qui cependant vaut bien les deux premières et qui leur donne du sens : c’est le meilleur de la littérature, de la peinture, de la musique, tout ce qui fait que chaque époque nous parle à travers des images, un esprit, des évocations qui lui sont spécifiques.

N’en déplaise aux historiens, nous cheminons en fait à l’inverse de leurs recherches ; c’est à travers l’héritage culturel qu’un lieu associé à une époque nous a transmis que nous enregistrons et que nous organisons dans notre mémoire les fruits de leurs travaux. Dès lors, que dire de l’époque actuelle, des trente ou cinquante dernières années ? Où sont les œuvres marquantes de notre présent, celles qui auraient annoncé, mis en scène et problématisé le vieillissement de notre société ? Vers quel prix Goncourt, quel César, vers quoi se tourner ? Je n’ai guère de réponse.

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Dans les dernières années du siècle passé, quelques auteurs avaient imaginé et décrit ce que l’on a alors, et brièvement, appelé « la guerre des âges ». Il s’agissait d’essais, non de véritable littérature. Il s’en dégageait l’idée que la jeunesse et les « aînés » allaient former deux classes antagonistes, les uns subissant le chômage et la galère, les autres accaparant une part toujours plus grande du revenu national pour se garantir à vie le maintien de leur confort et de leurs avantages. À cela une seule issue possible, la révolte des jeunes, suivie par leur prise du pouvoir, et la loi du cocotier pour les anciens.

J’avais tenté de pousser cette hypothèse dans ses derniers retranchements, recherchant ce qui, dans les lois du comportement animal privilégiant la survie de l’espèce à celle des individus, pourrait conduire celles-ci à prendre le pas sur des siècles de solidarité inter-générationnelle. Et je voyais poindre de graves désordres à partir de 2010, quand les classes nombreuses de l’après-guerre allaient brutalement gonfler les effectifs de retraités. Il se produirait un déséquilibre croissant dans le financement des pensions, favorisant le déclenchement d’un affrontement violent entre les âges.

Or il ne s’est rien passé de tel, ni en 2010, ni en 2015, ni en 2020. Malgré l’absence de croissance et la réalité des déficits. Les jeunes ne se sont pas dressés contre leurs grands-parents, sauf à prendre l’interjection « OK, boomer » pour plus que ce qu’elle est ; et si des fractures ont bien été observées, entre la France d’en haut et la France d’en bas, ou entre les métropoles connectées au monde et les zones délaissées où fleurissent les gilets jaunes, on n’y retrouve pas trop le conflit des générations.

Et pourtant, la pyramide des âges impose sa loi d’airain. Ainsi, partout ou presque, on dénonce les inégalités, qui se seraient accentuées de manière inacceptable. Or dans ces inégalités entre riches et pauvres, ou entre « ménages aisés » et « ménages modestes », le facteur âge est sur-déterminant, en matière de patrimoine, notamment immobilier, et d’épargne accumulée ; les aînés dominent par l’argent bien plus encore que par leur poids électoral.

Mais si cette loi d’airain ne suffit pas, malgré l’existence de graves fractures sociales, à provoquer le cataclysme, s’il existe des forces de cohésion qui lui sont supérieures, si l’imprévisible sait venir se mettre en travers du prévisible, c’est simplement que « jeunes » et « vieux » ne constituent pas des classes sociales. Leur appliquer un raisonnement mécaniste, issu d’un marxisme primaire et mal digéré, n’a aucune pertinence prédictive. Et c’est heureux !

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La prochaine échéance n’interviendrait pas avant 2030, lorsque ces mêmes cohortes nombreuses de l’immédiate après-guerre rentreront à leur tour dans l’âge de la dépendance, après vingt-cinq ans de grasses retraites payées par leurs cadets. La dépendance, ce sont de folles dépenses de santé ; or on ne mesure pas suffisamment à quel point nous sommes aujourd’hui chanceux, sur ce point, d’avoir des générations nées entre les deux guerres de relativement faible effectif. La dépendance et les EHPAD coûtent très cher, mais concernent peu de monde, et il en sera encore ainsi pendant dix ans. Ensuite, cela croîtra très vite… mais contrairement au choc des départs en retraite, celui-ci sera progressif et lissé, car on ne devient pas dépendant à date fixe. Pensons-y néanmoins : dans dix ans, risque de guerre des âges d’un nouveau type, risque surtout de légalisation et de banalisation de l’euthanasie.

2030, c’est loin mais à l’heure où nos gouvernants nous parlent d’une économie décarbonée en 2050, et où nos scientifiques nous prédisent au millimètre le niveau des mers en 2100, on ne sait plus très bien situer le terme de nos réflexions. Lorsque la croissance était vive, on construisait beaucoup, on transformait rapidement les paysages et les voies de communication, les plans et les prévisions ne dépassaient pas cinq ou six ans. Maintenant qu’il n’y a plus de croissance, que les taux d’intérêt sont devenus nuls ou négatifs, nos rapports avec l’avenir sont devenus brumeux et abstraits.

D’ici à 2050, de nombreux autres pays auront rejoint l’Europe et le Japon par leur vieillissement. Et d’ici à 2100, ce sera le tour des pays d’Afrique, ceux qui ont aujourd’hui la plus forte natalité (alors que les progrès de la médecine y ont fait notablement chuter la mortalité) qui seront à leur tour écrasés par le poids des seniors séniles. Le monde entier ne sera plus qu’un vaste asile de vieux.

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On me répondra qu’heureusement nous ne le verrons pas, vu que nous mourrons avant. Les plus fous parmi les optimistes évoqueront la conquête d’espaces habitables sur d’autres planètes, les autres s’accorderont sur la fatalité de guerres et de cataclysmes en tous genres qui viendront ramener l’humanité à l’âge de pierre. Je n’ai aucun goût pour ces prophéties de fin de monde. Il y en a toujours eu, et cela ne sert à rien.

J’attends que des signes viennent, non pas des auteurs d’essais, non pas des auteurs de fiction, encore moins des prévisionnistes patentés, mais de véritables monuments d’art et de culture, qui seuls seraient à même de dénouer l’inextricable écheveau de la catastrophe démographique dans laquelle nous sommes, lentement mais sûrement, en train de nous noyer.

Philippe KAMINSKI

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* Spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France, le statisticien Philippe Kaminski a notamment présidé l’ADDES et assume aujourd’hui la fonction de représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte-d’Ivoire (RIESS). Il tient depuis septembre 2018 une chronique libre et hebdomadaire dans Profession Spectacle, sur les sujets d’actualité de son choix, afin d’ouvrir les lecteurs à une compréhension plus vaste des implications de l’ESS dans la vie quotidienne.