Avec le festival “Y’a pas la mer”, au sud du Morvan, la jeune création théâtrale en milieu rural a de beaux jours devant elle. « C’est par la viande que je suis venu au théâtre », raconte un éleveur. Reportage

À l’intersection de deux routes goudronnées, entre vaches, sentiers de randonnée et vieilles pierres, trône une statue protégée par un portillon : « À la Vierge Immaculée, la Paroisse de Montmort. » Au cou de la vierge, une flèche en bois, peinte à la hussarde : Y’a pas la Mer ! Un nom décalé pour ce festival de théâtre en milieu rural, situé à cinq cents kilomètres de la Grande Bleue et basé à Toulon… sur-Arroux, un affluent de la Loire. Donc y’a pas la mer mais y’a la rivière et y’a l’théâtre au sud du Morvan… Le logo, une tête de bœuf avec un corps de sirène, affiche ce choix assumé.

De la viande au théâtre

« C’est par la viande que je suis venu au théâtre », raconte Serge Briet, éleveur de vaches charolaises, deux cent-cinquante bêtes, une exploitation qu’il dirige avec ses frères à Cuzy, un village voisin. « Par la viande et par l’amitié », celle d’un fils du pays, Étienne Durot, son cadet et ami, formé au Conservatoire national de Paris et co-directeur de la compagnie locale Cipango.

« La première année, ils m’ont demandé de faire cuire les entrecôtes, raconte l’éleveur. J’ai commencé à regarder du théâtre. Si je n’avais pas connu Étienne, Julie Roux et Yeelem Jappain qui joue aussi dans Candice Renoir, je n’aurai pas connu le théâtre. » Il regarde « leurs petites formes ». « On m’explique et j’y retourne pour comprendre. »

Les mille et une nuits du festival

En trois ans, le festival de théâtre au sud du Morvan, dont il est devenu le président, a pris beaucoup d’ampleur. Né de la rencontre de deux compagnies de la Bourgogne du sud, Cipango et Les Poursuivants, ce jeune festival envisage déjà de monter des résidences d’écritures à Montmort, cent soixante habitants dont deux tiers d’éleveurs. Le terrain, est, il est vrai, déjà labouré. « Toute l’année, Cipango propose des ateliers pour familiariser le public, près de deux cents heures, explique Étienne Durot. J’ai grandi ici jusqu’à dix-huit ans. Quand j’ai commencé mes études supérieures à Paris, j’ai vu que je n’avais pas eu accès aux mêmes œuvres : les chances dans les villages n’étaient pas les mêmes. »

En temps de festival, à la mi-août, les soirées commencent à dix-huit heures avec des lectures en plein champ. Cette année, elles terminaient – COVID-19 oblige – par une fiction de cinéma « fait maison ». Ici les friches s’appellent des « Ouches ». Les spectateurs qui ont roulé jusqu’à Montmort pour assister à la lecture des Mille et Une Nuits sont tous du coin, sauf deux campeuses. Sous les étoiles de Bourgogne, six comédiens, tour à tour Portefaix, Chalande et Grand Vizir, font la lecture de contes venus d’Irak, d’Inde et de Chine quand la femme dégourdie, à la langue bien pendue s’en tire à merveille et quand le verbe, porté haut, sauve plusieurs vies. Le Portefaix et les trois dames, La Femme aux cinq amants, Dalila la Maligne… autant d’aventures que Shéhérazade raconta au Sultan en attendant le lever du jour. « C’est une lecture des contes où le patriarcat est absent, une dramaturgie qui donne la part belle aux femmes », explique Étienne Durot qui signe cette réjouissante mise en scène.

Des textes exigeants et populaires

« On se bat contre l’idée que la culture classique et contemporaine, c’est une culture urbaine. Il n’y a pas deux sortes de cultures et ceux qui vivent en dehors des scènes nationales ne doivent pas être exclus », défend Simon Rembado. Cette année, le comédien a adapté Les Enfants du Soleil, un texte de Maxime Gorki pour en faire, en raison de la crise, un film présenté en plein air. La fiction est fidèle à Gorki qui décrit un huis clos pendant une épidémie de choléra. Elle raconte le retour forcé de trois Parisiens dans la maison de campagne et la violence de leurs retrouvailles avec leurs amis d’enfance, lors du confinement !

« Nous choisissons des textes exigeants mais populaires. On devait monter Les Sorcières de Salem d’Arthur Miller pour parler des dynamiques de dénonciation entre villageois, l’histoire du bouc émissaire, raconte Sarah Brannens, qui incarne une militante d’Extinction Rebellion confrontée à l’amour impossible du vétérinaire. Les œuvres pour ce public existent et ce n’est pas toujours du Feydeau. » Étienne Durot confirme : « On ne s’interdit rien. »

L’argent qu’on met dans la culture n’ira pas dans les bars

Les spectateurs masqués ont garé leur voiture dans le pré et ils avancent en colonne par le chemin creux, dépassant la tour ronde d’un ancien château médiéval pour déboucher dans la cour d’une ferme, son silo, son hangar d’acier et son tas de fumier couvert de bâches et pneus de camions. C’est la campagne, la vraie, des chaises installées en cercle, la scène à même le sol, au milieu.  Demain, les lectures conviviales auront lieu sous un pommier, après-demain sous un escalier en pierre et dimanche, les pieds dans l’eau. « C’est un festival de création, pas un festival de diffusion, précise Sarah Brannens. L’événement est éphémère et monté pour une seule occasion. »

Après les lectures et avant le film en plein air, vient l’heure de l’entrecôte dans le préau. Les tapis persans suivent. Les comédiens se transforment en serveurs, l’occasion pour les spectateurs ravis d’échanger quelques mots avec eux. On y goûte les plaisirs de la langue et de la bouche, on crée du lien. La démarche est conviviale, généreuse, sensuelle ; l’acteur est désacralisé. « Les agriculteurs vont comprendre que l’argent qu’ils mettent dans la culture, c’est de l’argent qu’ils n’iront pas dépenser dans les magasins et dans les bars, espère l’éleveur devenu militant culturel. Quand on voit les comédiens travailler, on comprend que c’est dur et je leur tire mon chapeau. »

Cette année, le festival désormais itinérant s’est déplacé dans quatre villages à vingt minutes en voiture. « C’est important pour ce public qu’on vienne jusqu’à eux, commente Sarah Brannens. C’est un public fidèle avec des tranches d’âge élevées, mais il y a aussi des jeunes et des familles. » La responsable culturelle de la communauté de communes “Entre Arroux, Loire et Somme”, est acquise à leur cause. « Sur trente communes de notre communauté, vingt-sept comptent moins de mille habitants. Lequel de ces villageois ferait soixante-dix kilomètres jusqu’à Chalon-sur-Saône, la première scène nationale ? Lequel de ces minuscules villages pourrait s’offrir des spectacles de cette qualité ? »

Kakie ROUBAUD

En savoir plus : festival Y’a pas la mer



Crédits photographiques : Y’a pas la mer