Chronique des confins (40)

Lydie Parisse

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Un jour, une écriture – Le confinement porte en lui-même une intimité, une profondeur dont peuvent se saisir les écrivains et les écrivaines, notamment de théâtre et de poésie. Nous les avons sollicités, afin qu’ils offrent généreusement leurs mots, leur écriture des confins… Derrière l’humour qui inonde les réseaux sociaux, il y aura toujours besoin d’une parole qui porte un désir, une attente, un espoir, du sens.

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Dans ma chambre, pour la première fois depuis le Grand Confinement, il a plu cette nuit et le paysage sous la fenêtre n’est plus que brume dans le vent absent. Ce matin, le paysage palpite dans les gouttes de pluie, ruissellement ininterrompu de la gouttière, ronronnement de frigo qui provient de chez les voisins sans doute, ce bruit de frigo me fait songer au son de gravitation qui hante les personnages des romans de Beckett, ils traversent des chambres qui ne sont pas les leurs, ils ouvrent des portes qui débouchent sur une falaise, ou sur une autre chambre, et ainsi de suite jusqu’à la fin des temps, je pense à Beckett, qui habitait face à la prison de la santé pour envoyer des signes amicaux aux prisonniers dans la cour, les soutenir, leur permettre de garder espoir, Beckett, fasciné par un « art d’incarcération », Beckett, un archange, disaient ses proches.

Aujourd’hui le paysage palpite, temps idéal pour un ressuscité. Tu viens de sauver un hérisson qui se noyait dans un bac en plastique, il est venu s’échouer dans l’herbe, dans la demi-heure qui a suivi son petit corps tourne lentement sur lui-même dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, il titube, s’ébroue, hume l’air de son museau noir, ses yeux opaques perdus dans la masse sombre de son visage, son nez pointu plonge bientôt entre les pâquerettes et les véroniques, et le voici qui trottine, regardant droit devant lui, jusqu’au prochain fourré.

Dans ma chambre, pour la première fois depuis le Grand Confinement, le paysage est arrêté, le temps amorti, la terre suintante de senteurs, de l’humus détrempé montent des chants oiseaux, leurs vocalises en bouquets dans le silence sur fond de goutte à goutte. J’entends chaque brin d’herbe qui crépite. La chatte blanche dort, rassemblée en spirale dans sa caisse.

Et je me dis :

Avec le Grand Confinement, ne sommes-nous pas miraculeusement confrontés au vertige de notre inconnaissance, qui fait de nous davantage que des robots imparfaits ?

Sur France Musique il est question du Livre de l’intranquillité de Fernando Pessoa, l’invité du jour évoque une phrase de Pessoa qui l’a marqué, elle parle de l’âme comme d’un orchestre secret qui résonne en soi, mais dont les instruments sont inconnus. L’invité dit qu’il n’est qu’émotions, que vibrations. C’est Jean-Pierre Luminet, l’astrophysicien, mathématicien au départ, dont le dernier livre est paru au Cherche-Midi. Depuis son adolescence, il est passionné par les trous noirs, par la part invisible de l’univers :  à 90 % l’univers nous échappe, nous sommes entourés d’énergie sombre, dit-il.

Savez-vous que nous vivons entourés de matières que nous ne pouvons pas même imaginer ?

Je pense à ces mots de Camus dans La Peste. « Le mal qui est dans le monde vient presque toujours de l’ignorance, et la bonne volonté peut faire autant de dégâts que la méchanceté, si elle n’est pas éclairée. Les hommes sont plutôt bons que mauvais, et en vérité ce n’est pas la question. Mais ils ignorent plus ou moins, et c’est ce qu’on appelle vertu ou vice, le vice le plus désespérant étant celui de l’ignorance qui croit tout savoir. »

Quand j’étais adolescent et que je regardais un ciel étoilé, je ne regardais pas les étoiles, je regardais derrière les étoiles, dit Jean-Pierre Luminet, je regardais le noir de la nuit, je me demandais ce qu’il y avait derrière le noir de la nuit.
Parfois, dans certaines œuvres d’art, il ressent à nouveau cette énergie-là.
L’énergie sombre.
La matière noire.

Une de ses amies a assisté à La Chambre du cercle 1, une de mes installations vidéo au FRAC de Marseille, c’est dangereux, au centre il y a un danger, a-t-elle dit, l’ensemble fonctionne sur la logique des trous noirs, je vais en parler à mon ami Jean-Pierre Luminet, a-t-elle conclu. Dans mon dernier spectacle Les Éblouis, un enfant de dix ans nommé Timon m’a dit que les boules de Jean-Luc Parant dispersées sur le plateau lui faisaient penser à l’explosion du big bang et qu’il faudrait les rassembler au centre pour recomposer la matière qui avait explosé.
Je pense au metteur en scène italien Romeo Castellucci, aux questions que j’aimerais lui poser. Dans votre spectacle dédié à Rothko, vous dites vouloir travailler « la face cachée de l’image », d’un « visible possible qui reste dissimulé ». Qu’est-ce que l’image, pour vous, sinon une question, sinon un trou noir qui s’ouvre et se referme ?
Jean-Pierre Luminet parle de cœurs d’étoiles effondrés, de toupies magnétiques qui émettent un signal, de phares cosmiques qui balaient l’espace en tournant, il parle d’un métronome cosmique extrêmement régulier. Début de Parzifal de Wagner. C’est tout simplement envoûtant ! dit-il. Il rappelle qu’on a découvert que le temps et l’espace n’étaient pas des entités séparées, que cela a donné la théorie de la relativité d’Einstein.

E= mc2 mon amour. Toujours il me disait cela, mon premier mari. Mathématicien, il rêvait d’écrire un livre sur les trous noirs. Il comparait notre passion aux trous noirs.
À l’énergie sombre.
Nous étions tombés en amour dans les trous noirs, notre mariage n’avait duré qu’un an, mais d’obscurs phénomènes de gravitation tout au long de sa vie le ramenaient vers moi. La dernière fois, il avait retrouvé mon mail : « Je sors d’une sorte de « trou noir » (tu sais les trucs qui bouffent toute la lumière des étoiles) de vingt ans environ, j’ai presque les larmes aux yeux de t’avoir retrouvée. »

Lydie PARISSE

Écrivaine, metteuse en scène, plasticienne, théoricienne du théâtre

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Crédits photographiques : Yves Gourmelon

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