C’est une aberration de reprocher au patrimoine d’être une « affaire de vieux ». Car c’est justement là son intérêt, son utilité sociale. En occupant les vieux, il permet de libérer les jeunes et d’assurer la régénération de nos sociétés. Et c’est particulièrement vrai dans le domaine des arts et de la culture…

Actualités de l’économie sociale

Amis lecteurs,

Vous trouverez ici la suite de ma chronique de la semaine passée. Je n’ai pas l’ambition de faire une théorie du patrimoine, mais plus modestement, à travers quelques tableaux qui me sont ou m’ont été familiers, d’en décrire quelques situations parmi les plus courantes. Je vois bien tous les travers et toutes les dérives qui peuvent résulter, et résultent effectivement, d’un attachement au patrimoine confinant au culte d’un passé mort que l’on se réapproprie avec mélancolie, faute d’avoir pu, ou su, imprimer sa marque au temps présent. Je n’en suis que plus à l’aise pour dénoncer toutes les attaques et moqueries dont on peut affubler cet attachement ; cela peut certes défouler, mais c’est stérile et contre-productif, car le patrimoine est l’une des très rares activités assez consensuelles pour assurer à nos sociétés un minimum de cohésion et de raisons de « s’occuper ensemble ».

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Péribonka, cela ne vous dit sans doute rien. C’est un tout petit village, situé sur la rive nord du lac Saint-Jean, à six heures de voiture de Montréal. Or c’est là que séjourna Louis Hémon, en 1912, pour y composer son roman Maria Chapdelaine. Il mourut dans un accident l’année suivante et ne connut donc pas le succès que rencontra son œuvre, tant en France qu’au Canada français.

Faire de Péribonka un lieu patrimonial pour honorer Maria Chapdelaine, personnage entièrement fictif, relève de la gageure. Louis Hémon n’était en fait qu’un vagabond, totalement inconnu, arrivé là par hasard et qui ne s’est jamais intégré à la population. Au contraire, sa manière d’observer les gens, d’épier leurs moindres faits et gestes pour aussitôt remplir les pages de son carnet, suscitait méfiance et rejet. Il n’a laissé aucune trace sur place. Par ailleurs, le Saguenay (région du lac Saint-Jean) n’était alors qu’un territoire très pauvre, uniquement rural, où les conditions de vie étaient très rudes ; rien à voir avec ce qu’il est devenu quelques décennies plus tard, avec l’hydroélectricité et la production d’aluminium. C’est Maria Chapdelaine, le roman, qui nous le fait revivre ; mais d’objets témoins de l’époque, il n’y en a guère.

Cependant cela se fit ainsi. On retrouva la maison qu’occupait Louis Hémon, louée à un gros agriculteur nommé Samuel Bédard chez qui il faisait quelques menus travaux, et on l’aménagea en musée. La famille de l’écrivain, qui à l’instar de celle de Rimbaud, s’attachait à remodeler la vie du disparu pour en faire un personnage honorable et un bon chrétien, fit parvenir quelques documents et effets personnels. Plus tard, la ville de Brest, lieu de naissance de Louis Hémon, apporta son soutien. Il se fabriqua donc, ex nihilo, un patrimoine local, largement artificiel.

Puis, dans les années récentes, le conservateur du musée prit tellement son rôle à cœur qu’il s’identifia totalement à l’auteur de Maria Chapdelaine au point d’en perdre la raison. Lorsque les Brestois se retirèrent de l’affaire, que des projets d’aménagement vinrent menacer le site, assez excentré, où était installé de musée, que des terrains aux alentours commencèrent à se vendre, notre conservateur hurla à la trahison, faisant retentir ses lamentations et ses cris de désespoir jusqu’aux tréfonds de l’univers.

On assassinait son œuvre, on assassinait le patrimoine, on assassinait la culture, la littérature et la civilisation. Il tenta d’ameuter l’opinion, mais ne put se faire entendre plus loin qu’un journal de Chicoutimi ; il chercha des soutiens en France, mais n’y trouva que quelques vieux fous comme lui. Ses vociférations pathétiques lui aliénèrent rapidement les mouvements de sympathie qu’il avait pu susciter au départ.

Aux dernières nouvelles, la municipalité de Peribonka a aménagé au centre de la localité un nouvel espace muséal et y a transféré, telle quelle avec son hangar attenant, la maison Samuel-Bédard. Celle-ci, construite en bois sans fondations, s’est laissée sans douleur charger sur un camion et n’a émis aucune protestation. L’ensemble doit ouvrir après la fin de la pandémie COVID et, d’après les photos, présente un aspect pimpant et assez coquet. Ce qui n’empêche pas le vieux tenancier de continuer à hurler à la mort.

Relisez, ou à défaut lisez pour la première fois, Maria Chapdelaine, avec des yeux innocents mais des yeux qui peuvent être d’aujourd’hui. Le musée est là, il ne peut être que là. Et oubliez Louis Hémon, ce Rimbaud du pauvre sur lequel il n’y a guère lieu de s’appesantir.

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Le centre historique de Grand-Bassam, première capitale de la colonie de Côte d’Ivoire, a été classé par l’UNESCO le 3 juillet 2012, à la suite de je ne sais quelle négociation. Il s’agit d’un périmètre assez réduit, que j’ai arpenté tant de fois que je suis victime du syndrome de l’ignorance rassasiée : trop habitué des lieux pour me mettre à la place du visiteur qui découvre, qui pose des questions, qui cherche à savoir ou qui ira même jusqu’à se payer un guide.

Il existe donc, peut-être, ou sans doute, des plans d’époque, des archives permettant de savoir quelle a été l’évolution du bâti sur certaines parcelles, de 1893 à nos jours. En tous cas, aucune information de ce type n’est affichée nulle part. J’ai eu jadis entre les mains une belle série de dessins à la plume représentant des bâtiments bassamois des années 1910-1920 ; j’ai appris qu’ils avaient été réalisés à partir de vieilles photos, aucune de ces constructions n’étant restée debout.

D’un séjour à l’autre, je vois s’ouvrir des chantiers de reconstruction. Parfois ils semblent avancer, parfois ils reculent, sous l’effet de la végétation qui les envahit. On voit des palissades qui se laissent ériger, puis se couvrir d’affiches, puis être retirées. Des ministres font de temps à autre des déclarations martiales, annonçant des échéances certaines et des milliards engagés (il s’agit de CFA, équivalents de nos anciens francs d’avant 1960). Les études succèdent aux expertises. En 2019, des inondations ont remis les compteurs à zéro.

Le dernier programme avalisé par l’UNESCO se monte à 91 millions d’euros. À ce niveau, on est certain que rien ne commencera jamais. Voici le texte, officiel (j’insiste), qui en définit l’objet : « La ville de Grand-Bassam est inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO. Afin de préserver ce riche patrimoine architectural et urbanistique présentant par endroit des dégradations importantes, le Gouvernement a défini un plan global de préservation, de réhabilitation des infrastructures et de valorisation de ce patrimoine. Le projet consiste en la réhabilitation et la valorisation, en partenariat avec des opérateurs privés, des monuments historiques de la ville historique de Grand-Bassam. »

C’est tout ! Et au sein de cette phraséologie maladroite, les mots en apparence les plus vrais sont en fait les plus faux : « des dégradations importantes » sonne comme un aveu douloureux, alors qu’en fait ce qui est en piteux état ce ne sont pas les bâtiments d’origine, disparus depuis longtemps, mais les constructions de mauvaise qualité qui leur ont succédé. Parler de réhabilitation est impropre ; il ne pourrait s’agir, pour un projet d’ensemble, que de reconstruire, avec des techniques modernes, des bâtiments érigés il y a plus d’un siècle, alors qu’il n’y avait ni électricité (donc, pas de climatisation) ni circulation automobile. Autrement dit, faire du Potemkine. À supposer qu’on dispose des plans d’origine.

Ainsi va du « patrimoine mondial ». Ô patrimoine, que de belles sottises on répand en ton nom ! Les politiques locaux n’y croient pas, du moins ceux qui ont assez de bon sens ; en revanche, ils peuvent espérer en bénéficier. La corruption est là plus que suggérée ; on est quasiment dans l’incitation. La population est indifférente ou, au mieux, goguenarde. Les entreprises sont méfiantes ; on leur annonce un afflux de touristes, mais de quel chapeau sortiraient-ils ? Quant aux « opérateurs privés » dont on a du mal à préciser davantage la nature, le montant de leur engagement « fera l’objet d’études ».

En résumé, le patrimoine à Grand-Bassam, c’est encore « une affaire de Blancs »…

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Dans de nombreux villages de Franche-Comté (et certainement ailleurs, mais je ne veux parler que de ce que j’ai connu), on pouvait voir, près du centre mais toujours en dehors des principaux lieux de passage, un mystérieux édicule en pierre, de deux à trois mètres de haut, en général noirci, de forme diverse mais toujours d’inspiration pyramidale. Il s’agissait de fours à charbon de bois, hors d’usage depuis plus ou moins longtemps.

Après avoir été conservés, sans justification précise, ils ont tous disparu en l’espace de quelques années. Les communes se sont-elles donné le mot ? Je n’ai jamais rien entendu de tel, mais on pourrait le croire, tant la simultanéité fut frappante. Sauf exception, ils étaient disgracieux, c’est vrai. Mais j’en ai vu plusieurs remplacés par des transformateurs électriques, encore plus laids ; ils n’ont donc pas disparu pour de simples raisons esthétiques.

Pouvait-on les sauvegarder ? Aurait-on pu trouver pour cela de bonnes raisons ? C’est en tous cas trop tard. Les maires, et anciens maires, que j’ai interrogés ne semblaient pas s’être posé beaucoup de questions :

Ça ne servait à rien… c’était moche… ça pouvait être dangereux

D’accord. Pourquoi, d’ailleurs, ne les avait-on pas bâtis plus jolis ? Avec des bas-reliefs ? Je pense que nous n’en saurons jamais rien. Il fallait faire du fonctionnel, il fallait de la place pour stocker le bois, pour évacuer la fumée. Le savoir s’est perdu. Tout un pan des modes de vie des villages ruraux d’antan nous est désormais inconnu. Si on en avait conservé les secrets, on aurait pu expliquer ça aux enfants des écoles, et ils auraient vu différemment le vieux four du coin de la rue. On aurait pu les blanchir à la chaux, les ceinturer de buis pour que les chiens cessent de pisser dessus… oui, on aurait pu…

C’est là que le vieux maire, quelque peu interpellé sinon presque convaincu, livre le pot aux roses.

Vous me dites ça maintenant, mais personne ne pensait ça à l’époque. Il y en avait tellement, il y en avait dans chaque commune. Chacun pouvait se dire, je démolis le mien parce qu’il me gêne, il en restera plein partout ailleurs. Mais comme chacun s’est dit la même chose, ils ont tous disparu.

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Le patrimoine n’intéresse pas que les vieux, mais les vieux y sont majoritaires, c’est une évidence qu’on ne peut guère contester. Il n’y a là rien que de très naturel, et il ne sert à rien d’aller contre. Quand on avance en âge, on est de plus en plus porté à évoquer les temps de son enfance, avec un brin de nostalgie complice, et c’est là une forte prédisposition à tenter de reconstruire mentalement le passé, à le faire revivre à travers ses souvenirs, qu’il s’agisse de photos, d’objets ou de sites.

Si la moyenne d’âge des cartophiles ou des généalogistes est élevée, ce n’est pas seulement parce qu’ils ont attendu leur retraite pour avoir du temps à consacrer à leur passion, c’est surtout parce que ce genre de passion vient avec l’âge. Bien entendu il y a des exceptions. Mais il serait stupide, et même dangereux, de redoubler d’efforts pour intéresser les jeunes au patrimoine, pour « équilibrer » la pyramide des âges des amateurs et collectionneurs d’antiquités.

Je m’explique. Nos sociétés sont vieillissantes. Les vieux y sont très nombreux, y pèsent très lourd, influent de façon prépondérante sur les choix politiques. Et comme ils ne veulent pas dételer, ils empêchent par leur nombre les jeunes de pousser et de s’épanouir. Tout cela est très pervers. Nous sommes comme une vieille forêt où les arbres centenaires privent leurs descendants d’espace vital et de lumière.

Tout bon sylviculteur vous le dira : pour permettre une bonne régénération, il faut faire des coupes sélectives. Certes, il est difficile de prôner de semblables solutions pour les humains. Au moins doit-on s’efforcer d’amener les vieux à faire autre chose qu’à jouer à rester éternellement jeunes et à étouffer les vrais jeunes qui veulent respirer.

C’est là que le patrimoine est une aubaine en or ! Nos pays d’Europe en regorgent. Il n’est pas artificiel comme à Péribonka, il n’est pas virtuel comme à Grand-Bassam, il n’a pas disparu comme les fours à charbon de bois. Il est omniprésent, inépuisable. Il faut en profiter !

C’est une aberration de reprocher au patrimoine d’être une « affaire de vieux ». Car c’est justement là son intérêt, son utilité sociale. En occupant les vieux, il permet de libérer les jeunes et d’assurer la régénération de nos sociétés.

Et c’est particulièrement vrai dans le domaine des arts et de la culture. Plutôt que de corseter la création par un système étouffant de subventions, de structures administratives et de commandes publiques, il vaudrait mieux la libérer de toute entrave et consacrer l’argent public au patrimoine, car nous avons des millions de vieux à occuper.

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Mes activités de défense de la langue française m’ont souvent conduit à être pris en défaut de bons arguments face aux partisans du laisser-aller. Le plus efficace dans ces situations où « tout se vaut » et où l’on ne sait plus à quoi bon s’acharner à lutter contre une marée montante qui semble irrésistible s’est avéré, d’après mon expérience, et mieux que la promotion de la diversité des langues et des cultures, l’association de la langue au patrimoine.

Pourquoi ne pas laisser notre langue se saloper, se corrompre, se contaminer de pollutions diverses ? Par habitude, par goût, parce qu’on nous l’a enseignée pure et immaculée ? Cela ne tient pas très longtemps. Il faut des points d’accrochage solides pour s’y arrimer. L’avantage de la notion de patrimoine, c’est qu’elle est automatiquement associée à celles de beauté, d’authenticité, d’héritage, de respect, de devoir de sauvegarde. Tant mieux ! Il faut donc éviter de la charger de connotations négatives.

Il est des domaines où la théorie schumpeterienne de la « destruction créatrice » ne doit pas trouver asile. Tout ce qui touche au patrimoine en fait partie, au moins pour les décennies à venir.

Philippe KAMINSKI

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* Spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France, le statisticien Philippe Kaminski a notamment présidé l’ADDES et assume aujourd’hui la fonction de représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte-d’Ivoire (RIESS). Il tient depuis septembre 2018 une chronique libre et hebdomadaire dans Profession Spectacle, sur les sujets d’actualité de son choix, afin d’ouvrir les lecteurs à une compréhension plus vaste des implications de l’ESS dans la vie quotidienne.