De métier, nous dirons simplement « programmateur », car tel est bien le quotidien de Francis Vidal, à 60 ans bien passés. Le visage derrière « Allez Les Filles » et les très populaires Relâches de Bordeaux* révèle une époque de découvertes, d’aventures et de combats, qui trouvent une place plus large dans l’histoire locale, dans la culture rock française et pour les acteurs culturels en général. Leçons de vie dans une interview-fleuve, sans langue de bois.

Comment sont nées les Relâches ?

Le festival Relâche en sont à leur huitième édition. J’ai eu l’idée d’organiser un événement qui serait gratuit, dans des lieux significatifs de Bordeaux… Durant l’été 2009, j’ai commencé à en parler autour de moi à des copains qui sont dans la musique et qui me nourrissent. Ils font la programmation avec moi, sans le savoir. J’aime savoir ce qu’ils pensent des groupes, ce qu’ils apprécient, ce que leurs amis apprécient… Je suis un peu sans famille de ce point de vue, j’aime me reposer sur les inspirations humaines du moment.

Comment le projet a été mis en place concrètement ?

En 2010, nous sommes allés voir la mairie, qui nous a donné un peu d’argent, suffisamment pour nous donner du courage, mais pas assez pour regarder les choses dans leur réalité. N’importe quel autre acteur culturel du coin aurait refusé une offre aussi ridicule. Mais pour une fois qu’ils nous considèrent un peu, nous avons pris ce qu’ils nous donnaient. Nous étions fiers, comme on peut l’être quand on vient de cette « low-middle class » et qu’on arrive à concrétiser un projet. C’était quoi l’alternative vraiment ? Vivre sans essayer de faire quelque chose, c’est une non-vie… Être un acteur culturel, c’est aussi avoir ce brin de folie je crois – être visionnaire un peu aussi.

En quoi était-ce une folie ?

Dans une ville comme Bordeaux, qui a des prétentions sans mesure depuis quelques temps à être la première du monde en tout, personne n’avait encore eu l’idée de construire une programmation musicale, artistique et urbaine. La culture en France est scolaire ; le reste n’a pas le droit d’exister, hormis par lui-même, parce que le roi de France n’est pas d’accord, et comme c’est le roi, il a raison. On te dit que les cultures populaires sont ludiques et que donc, ce ne sont pas vraiment des cultures. Ce qui est faux parce que la musique classique, quand elle était l’art des cours royales, pour les nobles et pas pour les roturiers que nous sommes, était ludique ! Aller voir Wagner, Beethoven ou Mozart était une fête pour eux. La considérer aujourd’hui comme savante et non ludique est faux.

Une question d’époque par conséquent…

Oui, les gens n’ont pas la même vision de la musique selon qu’elle est créée aujourd’hui ou qu’elle est écoutée des décennies, voire des siècles après. Elle peut même être refusée au moment de sa création : Beethoven n’était, à son époque, rien de plus qu’un punk, de même pour les Beatles… Maintenant, ce sont des musiques quasi-officielles ! La France est, à ce sujet, bien en retard sur l’Europe occidentale : en 1967, les universités américaines enseignaient déjà la musique des Beatles. En France, nous vivons dans un musée. La scène rock s’est constituée en France par elle-même. Peu sont ceux qui osent ! Nous avons, quant à nous, fait débuter GodSpeed You! Black Emperor et Lee Fields, il y a une vingtaine d’années ; c’est maintenant qu’ils jouent pour la première fois au Krakatoa… Il n’y a aucun risque à les faire jouer maintenant.

Comment découvres-tu de nouveaux artistes aujourd’hui ?

Je les rencontre par hasard : des gens m’en parlent, je les croise ou découvre leurs albums… Prenons un exemple : j’ai acheté un disque de The Sugarman 3, sorti sur un petit label, Desco. Il y avait un numéro de téléphone sur la pochette : j’ai appelé, le saxophoniste du groupe m’a répondu. Ils sont venus jouer à Bordeaux. Aujourd’hui, ils sont devenus actionnaires de Daptone Records, un label qui rassemble des artistes tels que Sharon Jones, Charles Bradley, etc. À l’époque, Lee Fields chantait avec cette formation ; nous les avons fait jouer une bonne dizaine de fois à Angoulême, Toulouse, Bordeaux… Tout cela est hasardeux, et j’utilise toutes les possibilités qui sont à ma disposition. Je travaille à l’oreille, là où la plupart des programmateurs lisent les Inrocks, Télérama, et font leur programmation à partir de ce qui est tendance en ce moment.

Vos relations sont-elles bonnes avec la mairie et communauté urbaine de Bordeaux ?

S’il y a bien une institution dont je ne peux pas me plaindre, c’est bien la mairie ; elle est la seule à nous reconnaître à Bordeaux ! Même si c’est loin d’être suffisant : tout tient grâce à une armée de bénévoles, parce que je programme aussi bénévolement. J’ai ma petite retraite qui me paye le minimum vital ; il faudra trouver des solutions parce que ce n’est pas le cas de tout le monde. Cette année, je ne sais pas comment nous allons finir : la première année a été équilibrée, l’année dernière aussi, mais les autres années, ça a été beaucoup plus difficile.

Ne pouvez-vous pas demander plus de soutien, maintenant que la légitimité des Relâches est acquise ?

Non, je ne pense pas. Les institutions, en général, ne comprennent pas notre fonctionnement, celui de l’art et de la musique en général ; ce qui les intéresse, ce sont les vitrines, les grands noms. Ils oublient qu’un grand nom fut d’abord un enfant, et qu’il faut des gens comme nous pour les aider à grandir… Telle est la mission des petites associations françaises, en général peu reconnues par l’État. Les institutions veulent tout mettre dans des cases : musique, street art, électro… Ils ont enfin découvert la case électro, mais au milieu des années 90, ils ont tout de même fermé les deux plus grosses boîtes de Bordeaux ! Il ne faut pas se méprendre sur ce que je dis… Je n’accuse personne, mais constate simplement ces limites du politique à comprendre nos enjeux. Les gens en charge de la culture à Bordeaux sont arrivés depuis moins de 10 ans ; ils ne comprennent rien aux règles locales, à l’histoire du territoire, se contentant de quelques lieux communs comme « Bordeaux ville rock ».

Quelle serait votre « case » : rock ?

Pourquoi la Relâche ne serait-elle pas considérée comme du street art ? Nous faisons tout dans la rue. Barbouiller les murs, c’est un désir de l’humain, depuis Lascaux. Écrire sur les murs, dessiner, c’est parler. Le hip-hop est une culture globale : il y a de la danse, de la musique, du visuel. Mais dans le rock aussi, il y a des artistes qui s’expriment grâce à leurs pochettes. Tout ça, c’est global ! Il faudrait que les gens sachent que le rock n’est absolument pas une musique de blanc… C’est le rock’n’roll qui a fait tomber les premières barrières du racisme. La soul et le funk n’ont fait que prolonger. Socialement, c’est un acte important. Chaque période a ses propres styles, ses propres règles.

Que penses-tu de l’obsession sécuritaire qu’on voit en ce moment dans les festivals ?

Tout d’abord, « sécurité » n’est pas un mot républicain. La République, c’est liberté, égalité, fraternité. Sécurité, c’est pétainiste ! Et puis, c’est extrêmement malhonnête de vendre de la sécurité, de l’espérance de vie à des gens qui sont foncièrement mortels. Nicolas Sarkozy en a fait un business, en sortant ce mot à tout va tout en supprimant 10 000 policiers. C’est une bêtise absolue ; c’est peut-être même la définition de la bêtise… C’est un marché pour les assureurs, pour les sociétés de sécu qui ont besoin d’embaucher.

Organiser les Relâches n’est-il pas une réponse en soi aux images de la violence ?

Oh, de toute façon, les politiques ne le verront pas, parce qu’ils ne viennent pas tellement ! Ceux qui se déplacent sont les petites mains des équipes de la mairie, du conseil général et du conseil régional ; ils apprécient parce que l’ambiance est sympa. Il n’y a que le service d’ordre qui se demande pourquoi il est là ! C’est bien qu’ils soient là évidemment, on ne sait jamais. On dit qu’il faut que la culture soit accessible pour tout le monde, eh bien je vois mal ce qui pourrait être plus accessible que la Relâche… C’est gratuit, tu y vas si tu veux, et si ça ne te plaît pas, tu restes un quart d’heure. Les boîtes, les salles de concert, malgré leur programmation, tout le monde ne les fréquente pas, que ce soit par goût ou par manque de moyens.

As-tu d’autre chose que les Relâches dans ton agenda ?

Le reste de l’année, les mardi et mercredi soir, je passe des disques au Café des Moines et au Bad Mother Fucker. À partir de fin octobre, je passe également, chaque jeudi soir, des disques dans le tram. C’est une action de prévention que je fais avec la mairie de Bordeaux. C’est à peu près le seul truc qu’on fait où on est correctement rémunérés ! Nous en sommes très fiers, c’est la seule ville en France qui fait ça. Je passe des trucs qui traînent dans l’air depuis 40 ans : Gainsbourg, Armstrong, quelques musiques électro, un peu de hip-hop américain, des musiques brésiliennes, des choses douces… Ce sont des musiques qui donnent un peu de courage aux jeunes qui font leur service civique, pour aller affronter d’autres jeunes et leur parler de prévention, ce qui n’est pas aisé quand on a 20 ans, qu’on commence à mordre la vie à pleines dents, qu’on découvre le haschich, la drogue, l’ecstasy… Le fait que ce soit dans un cadre ludique, avec la musique, les gens acceptent plus facilement d’écouter ces conseils.

Quels sont tes projets actuels concernant les Relâches ?

Je m’interroge de savoir comment ça peut évoluer, si on arrête, si on fait semblant d’arrêter. On verra déjà le bilan financier, qui nous donnera une idée plus précise d’où on en est. C’est sûr que c’est un peu fatiguant de travailler dans de telles conditions.

Quel est le sens de la musique pour toi ?

La musique me fait voyager… Si le rock’n’roll n’existait pas, ce serait la guerre partout ! La musique relie les gens, c’est un style de vie. Même Alain Juppé met des jeans en vacances… ça, c’est le rock’n’roll ! Les Français mettaient autrefois des gilets de corps ; ils mettent maintenant des t-shirts. Les artistes de hip-hop s’habillent en sportifs, alors qu’ils ne font pas de sport. Cela forme un cycle : les mots qui sont utilisés dans le hip-hop existent depuis les années 50. Les tatouages c’est pareil… sans parler des hipsters : on se dit que c’est nouveau, alors que le jazzman Cab Calloway a créé le dictionnaire du hipster dans les années… 40 ! Le hipster fut d’abord un pianiste blanc, Harry Gibson ; son premier disque est sorti en 1944… Tous ces exemples montrent bien qu’il s’agit d’un art de vivre. C’est la musique qui infuse dans le monde, de toutes ces manières.

Il y a peu de gens qui sont aujourd’hui prêts à oser comme tu l’as fait…

La vie des gens tient maintenant dans 7 centimètres sur 13, la dimension de leur portable ! Je ne critique pas internet, ni le fait d’avoir la 3G, mais quand j’étais jeune, mon terrain de jeu était immense, il y avait des arbres, des terrains… Aujourd’hui, il faut consommer. Les jeunes artistes se sont fait avoir par le discours carriériste qu’on nous sert partout ; ils ne sont plus des aventuriers. Il ne faut pas s’angoisser avec la question de la reconnaissance. Quand des gens viennent me voir pour me dire « merci », je suis désarmé. Ce que nous faisons est une question de survie. Il faut apprendre, et aimer écouter ce qu’on nous donne.

Propos recueillis par Maël LUCAS

Correspondant Nouvelle-Aquitaine

Francis Vidal



*Les Relâches sont des concerts gratuits et pouvant réunir jusqu’à plusieurs milliers de personnes, organisés par « Allez Les Filles », en extérieur, sur des emplacements populaires et familiers de Bordeaux : la place Saint-Michel, le parc aux Angéliques, la place Fernand Lafargue, les Vivres de l’Art….