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Grand Débat au Labo de l’ESS : sobriété ou boulimie ?

Grand Débat au Labo de l’ESS : sobriété ou boulimie ?
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Le couple croissance / consommation est « interrogé » depuis cinquante ans. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’on n’a rien trouvé à lui substituer. Le Labo de l’ESS a consacré une journée d’études à la sobriété, en octobre 2018. Curieux sujet pour des participants qui renvoient l’image d’une communauté de personnes sinon privilégiées, du moins protégées et ne manquant de rien. Plus curieux encore l’appel à la puissance publique qui, en fait de co-construction avec l’ESS, s’est contenté de mettre en place des trottinettes en libre service ou des journées sans viande dans les cantines. Et l’alouette ESS disparaît sous le cheval État.

Tribune libre et hebdomadaire de Philippe Kaminski*

La sobriété est à la mode. Le Labo de l’ESS y a consacré une journée d’études, le 29 octobre 2018. Le compte-rendu vient de m’arriver, je l’ai lu avec attention. Et je suis resté sur ma faim.

Il me faut être juste ; cette rencontre s’est tenue avant l’irruption des Gilets Jaunes sur le devant de la scène médiatique. Quelques semaines plus tard, je pense que les mêmes participants auraient tenu un autre langage. Auraient-ils pour autant changé le fond de leur pensée, j’en doute. Tout dans leur expression évoque en effet l’image d’une communauté de personnes sinon privilégiées, du moins protégées et ne manquant de rien, qui ne peuvent savoir ce qu’est de souffrir de la faim ou du froid, mais qui se complaisent à décrire comme un progrès sociétal majeur l’ambition de mettre moins de viande dans leurs assiettes ou de baisser d’un degré la température de leur bureau.

Je ne me sens rien de commun avec ce monde qu’un Molière eut aimé croquer, mais c’est son droit le plus strict d’exister, de penser ce qu’il pense et de tout subordonner au totem d’un hyper-alarmisme climatique. Ce qui me gêne, c’est son tropisme coutumier à vouloir s’approprier l’Économie Sociale et à prétendre s’en faire son instrument quasi-exclusif. Non, l’ESS ne leur appartient pas, et ils n’ont pas le pouvoir d’en définir les finalités ; qu’ils en restent convaincus est une chose, les réalités n’en continueront pas moins de s’imposer.

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Mais revenons à la sobriété. Comment ce mot, a priori rébarbatif et castrateur, a-t-il pu si aisément changer de camp et devenir attrayant, voire tentateur ? Il semble que l’explication soit à trouver dans le seul vocabulaire énergétique. Depuis déjà un certain temps, la notion d’économies d’énergie se faisait mal comprendre, et ses vertus d’exemplarité s’étaient progressivement épuisées.

Évoquer l’économie renvoie au calcul économique, à une balance entre coûts et avantages, au temps nécessaire pour amortir un dispositif permettant une moindre consommation énergétique pour un même service rendu. Sur ce dernier point, la partie était en passe d’être perdue. Car même avec de confortables subventions ou de conséquentes réductions fiscales, l’acquisition d’une pompe à chaleur ou d’une voiture électrique reste une grosse dépense et son retour sur investissement s’avère long et incertain. Ce sont d’autres motivations que les fabricants et installateurs mettent désormais en avant.

Le slogan « La meilleure économie d’énergie reste l’énergie qu’on ne consomme pas » conduit à opposer l’efficacité énergétique et l’auto-limitation de sa consommation, à occulter la première pour exalter la seconde, laquelle n’a besoin pour exister ni d’innovations coûteuses ni d’aides publiques. Il restait à lui trouver un nom, qui n’évoque pas trop les idées de restrictions ou de pénurie. Sobriété ? Cela sonne mieux que tempérance, mais ce n’était pas gagné d’avance. Cela a été gagné, et sans coup férir.

Mais l’opinion est-elle prête pour autant à renoncer à la surconsommation? Il est vrai qu’il n’y a plus guère que de rares vieillards pour se souvenir du bon temps des tickets de rationnement. Car sous l’occupation, la sobriété était, par force, à l’ordre du jour, et l’économie circulaire, si elle ne portait pas encore ce nom, se pratiquait du matin au soir ! Par exemple, les expéditeurs de courrier étaient incités par la Poste à retourner les enveloppes reçues pour les réutiliser de l’autre côté. Nous n’en sommes pas encore revenus là aujourd’hui.

Les fameuses Trente Glorieuses, selon ce mot de Jean Fourastié qui a été consacré par l’usage, ont éradiqué les pénuries mais n’ont pas effacé, chez ceux qui les ont vécues, le souvenir des années de privations. Le pain avait pour eux une valeur sacrée, car ils savaient qu’on pouvait en manquer. En revanche, chez leurs enfants, le pain n’avait plus comme valeur que le prix qu’il fallait le payer au boulanger ; on pouvait donc à loisir, quand on s’ennuyait au réfectoire, en balancer d’une table à l’autre, la conscience tranquille. À mesure du basculement démographique d’une génération à la suivante, le gaspillage et la surconsommation devinrent la règle, en quelque sorte parachevée par la devise absolue « Jouir sans entraves ».

Au moment du premier choc pétrolier, les années de rationnement n’étaient pas encore très loin, et de nombreux projets de retour à la frugalité virent le jour. Il était question de faire durer davantage, de mieux réparer, de réutiliser… et aussi, d’isoler les logements, de concevoir des moteurs moins voraces, de ne pas laisser couler inutilement l’eau chaude. On n’a rien inventé depuis ! La réponse des pouvoirs publics, des industriels et de la société, avec certes de fortes oppositions, a été le nucléaire et le diesel, qui curieusement sont devenus les têtes de Turc d’aujourd’hui.

Quant aux appels à la frugalité, ils se sont alors brisés, et sont rapidement devenus inaudibles, parce que la technologie était en train de se convertir massivement au jetable. En gestation depuis plusieurs années, ce mouvement ne pouvait plus être arrêté. Rasoirs, stylos, couches de bébé, produits à obsolescence rapide, tous ces objets étaient prêts à se jeter sur le marché pour une orgie de consommation débridée. Les naïves campagnes publiques dénonçant les méfaits de Monsieur Gaspi (qui s’en souvient ?) ne faisaient pas le poids.

Et cela continue. De petits groupes de réfractaires se sont constitués çà et là, ils ont pu avoir quelque influence, mais en gros, nos sociétés restent archi-dominées par le futile et le « fongible ». Il est illusoire de penser que ce mouvement qui continue d’avancer puisse être retourné par une campagne vantant les mérites de la sobriété ; tel un navire lourd lancé à pleine vitesse, il ne pourra changer de direction qu’après avoir parcouru encore un long chemin dans le « mauvais » sens.

Le couple croissance / consommation est « interrogé » depuis cinquante ans. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’on n’a rien trouvé à lui substituer. La peur de répercussions négatives sur l’emploi fait le reste. Et si un certain plafonnement de l’hubris à consommer s’observe indéniablement, il peut être mis sur le compte du vieillissement démographique. On aurait pu au contraire imaginer, compte tenu de l’ampleur de celui-ci, que ce ralentissement aurait spontanément été plus sensible. Eh bien non. Et l’on fait tant pour inciter les « aînés » à continuer à consommer !

Je n’énonce pas ces évidences sans déplaisir. Car la sobriété, non celle qui voudrait chercher noise à Bacchus, mais la vraie, cet idéal de vie fait de mesure et « mépris des choses fortuites » (selon la devise de Pantagruel), cet étroit chemin vers « l’esprit de pauvreté » dont nous parlent les Béatitudes, mérite en effet d’être placée tout en haut de l’échelle des vertus, bien au-dessus de la renommée ou de la réussite matérielle.

Reste à se colleter au vrai monde, où les appels aux plus hautes vertus n’ont que l’écho que les tentations du plus bas étage voudront bien leur laisser. Et où ceux qui ont déjà tout peuvent s’offrir le privilège de renoncer pour un temps à une part de leur superflu, alors que ceux qui n’ont rien, ou presque rien, ne sont pas en état d’entendre ce discours. Et comme l’un des meilleurs moyens de propager l’esprit de sobriété est la hausse des tarifs, on en est arrivé à multiplier les cas de ce qu’on a  pudiquement nommé la précarité énergétique, et mis en place aides et subventions en rapport.

Le chemin est court entre une limitation volontaire qu’on ne peut s’appliquer qu’à soi et une pénurie administrée qu’on fait subir aux autres. Derrière les appels à la décroissance, on sent poindre comme des envies totalitaires de rationnement organisé.

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Cette dérive, parée des meilleures intentions du monde, est omniprésente dans le rapport du Labo. On y affirme certes que pour imposer à tous un mode de vie sobre, il faut s’attacher à réduire les inégalités ; mais pour élever le niveau de vie des pauvres sans relancer la croissance, les seules recettes évoquées sont un changement radical des mentalités et un interventionnisme toujours accru de la puissance publique, jusque dans nos choix de vie. C’est proprement terrifiant.

Le rôle dévolu à l’Économie Sociale dans ces projets de marche collective vers le dénuement intégral est de faire exemple. Que naissent partout sur nos territoires des phalanstères autogérés, mais bénéficiant de l’aide et de la protection de l’État, qui montreront aux populations que l’on peut survivre sans rien consommer d’autre que du renouvelable local, et le gros du troupeau social n’aura qu’à suivre son avant-garde. C’est le grand retour de 1848 !

Mais en fait de co-constructions entre ESS et puissance publique, les réalisations mises en exergue dans le rapport, du genre trottinettes en libre service ou journées sans viande dans les cantines, sont certes très tendance mais d’une portée dérisoire. Et l’alouette ESS disparaît sous le cheval État.

Je n’y ai trouvé qu’une seule remarque qui m’ait fait grand plaisir : Un bâtiment éco-construit est souvent très compliqué et, à moins d’être soi-même ingénieur, peut générer toute une série de contre-performances. Le bâtiment se dégrade rapidement si on ne sait pas le piloter. Voilà du bon sens comme j’aime à en lire, d’autant que cela rejoint une opinion que j’exprime depuis longtemps. La sobriété doit aussi s’exercer vis-à-vis des concepteurs de ces « maisons passives » hors de prix où tout est sacrifié à l’impératif de la basse consommation énergétique ; mieux vaut, et de loin, se contenter de bâtiments moins performants, utilisant des techniques simples et robustes, et surtout faciles à gérer par leurs occupants.

Philippe KAMINSKI

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* Spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France, le statisticien Philippe Kaminski a notamment présidé l’ADDES et assume aujourd’hui la fonction de représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte-d’Ivoire (RIESS). Il tient depuis septembre 2018 une chronique libre et hebdomadaire dans Profession Spectacle, sur les sujets d’actualité de son choix, notamment en lien avec l’ESS.



 

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