Joan Baez, la « reine du folk », fête cette année ses 80 ans. Hommage à celle qui est non seulement une remarquable chanteuse, mais également une humaniste, poète et activiste emblématique de la liberté.

Cheveux longs, expression recueillie, regard grave et profond, sourire divin ; on ne la nomme pas pour rien la Madone des Pauvres et on ne croit pas si bien dire : Joan Baez a du cœur – elle est un cœur. Les opprimés ont toute son attention. Sa mère, écossaise, est fille de pasteur. Son père, mexicain, fils de révérend. Les deux vivront de par le monde avec leurs filles.

Une conscience aiguë façonne la cadette de la famille. Est-ce pour nourrir les téléspectateurs immobilisés par une pandémie ou pour souligner les 80 ans de celle qui a mis sa voix au service de ses causes ? En mars 2021, un documentaire rediffusé sur ARTE a en effet rappelé non seulement son souvenir, son parcours exemplaire, mais surtout l’importance de son engagement, culturel, social, politique. How Sweet the Sound, réalisé en 2009 par Mary Wharton, un trésor d’archives, demeure parfaitement d’actualité, sinon plus que jamais alors que l’on entend et que l’on voit Joan, au fil des ans, défendre la paix. Elle a son étiquette – la reine du folk – elle mériterait celle d’esprit, de penseuse·eure (?), d’humaniste, de poète, d’activiste emblématique de la liberté. Si la célèbre statue dominant l’Hudson River devait changer de visage, ça pourrait être le sien.

Par ses origines, son apparence et cette espèce de calme propres à ceux qui savent attendre et qui ont vu passer les siècles, Joan incarne la fille d’immigrés – la métisse qui a passé la rampe jusqu’à l’acclamation, à l’époque où la révolution des mœurs traçait son autoroute aux États-Unis. Ce ne fut pas le cas de Sixto Rodriguez, son compatriote au talent fou qui, en ces mêmes années ou à peu près, connut un succès fulgurant et presque aussitôt englouti. En général, l’artiste est bien seul devant la grosse machine de la production. En particulier, ça peut conduire au lynchage. L’Histoire dit que Sixto, « sauvage », se pliait mal aux interviews et autres mascarades de promotion. Une autre version de l’Histoire soutint du reste que la production, entre deux chanteurs folk très prometteurs, lui préféra Bob Dylan, yeux bleus, teint blême et digne extraction, voix nettement plus nasillarde mais qu’importe, Dylan, au moins, ne fit pas ou si peu l’apologie de la drogue, de ses joies et de ses chimères, en chantant un métaphorique « Sugar Man » comme l’osa l’enfant de Mexicains. À la fin des années soixante, le scandale n’était pas encore tout à fait au goût du jour, pour ne pas écrire le pain quotidien d’une civilisation à la dérive, surtout s’il était orchestré par quelque pièce rapportée de la société. Joan est plus naturellement habile, studieuse, exigeante – l’opposée de Grace Slick, l’inverse de Janis. Icône du folk revival et surtout des folk festivals, elle participe néanmoins à certains événements pop et déjantés, en gardant toute sa tête. Elle veut apprendre, ne pas perdre son temps. Son indignation l’habite et, devant elle, le désir des simples plaisirs terrestres bat presque toujours en retraite.

Dylan n’est pas ici un cheveu sur la soupe. Il est le facteur commun de Sixto et Joan. Bob a (sans le vouloir… les producteurs décident des carrières) damé le pion à Rodriguez, le propulsant dans les ténèbres les plus profondes jusqu’à sa résurrection par les soins d’un fan sud-africain. Le teint mat du rival évincé a indubitablement participé à cette mise à l’écart. Quant à Joan, Bob l’a laissée derrière comme une sandale qui se détache du pied au moment de gravir les marches du podium de la célébrité. Joan, l’amante, la compagne, l’admiratrice, la mentore, la marraine, balayée à la première lueur du succès devenu nobelien de celui à qui elle avait donné son cœur. Pour une fois qu’elle était éprise… très éprise. Car sans Joan, personne ne sait ce qui serait advenu de l’auteur alors très obscur de « Song to Woody », chanson qu’elle désira passionnément enregistrer. Rappelant cet épisode peu glorieux de son existence dans le documentaire de Mary Wharton, Dylan bafouille. Il a ni plus ni moins sacrifié Joan sur l’autel de son ascension, pourquoi il se le demande… il était tellement sollicité… quelle époque effervescente – passons à autre chose. Joan a traité cet épisode des années plus tard, à sa façon à elle, toujours la même, avec art, humilité et noblesse : sa chanson « Diamonds and rust » a livré son réel sentiment pour Dylan au monde entier – leur relation, diamants et rouille… avec ce dernier vers en conclusion, alors que le sabre s’abat : Now I see you. L’ambiguïté impose la dignité comme la honte – Dylan est marqué au fer rouge, en poésie.

Joan chantait la liberté, la non-violence, l’amour, l’ouverture aux autres, la compassion. Luttait surtout contre toute forme de répression, manifestant parmi la foule, piétinant pendant des kilomètres jusqu’à l’épuisement. Pas de prêchi-prêcha dans ses textes ou ceux des autres (elle est surtout une interprète, une porte-parole), seulement la transmission d’une réflexion incorrompue, puissante, pénétrante, et d’une inébranlable constance. Sa voix rend les méandres de la souffrance humaine parce que Joan a été aux premières loges de quelques horreurs et atrocités de ce monde, sur le terrain, au Viêt Nam en plein bombardement de Hanoï, voyageant dans les pays totalitaires d’Amérique du Sud, marchant au côté de Martin Luther King, dénonçant l’apartheid, le communisme chinois, et tout récemment Trump, « un narcissique, un trou sans fond ». Elle vit des gens mourir, des amis, des alliés, sans jamais reculer, se plaindre ou hausser le ton. Joan toujours égale dans sa bataille, imperturbable, à sa guitare, chante en regardant droit dans les yeux cette humanité à qui elle s’adresse.

How Sweet the Sound demeure le documentaire le plus intéressant consacré à cette défenseure des droits de l’homme – apparemment infatigable (sa dernière tournée, dite d’adieu, a eu lieu, pour la France, en 2019). Furtivement, en filigrane, ici et là, au fil des interviews, la militante laisse place à la femme. Et c’est à quelques confidences, regards, déclarations habilement captés par Mary Wharton, que l’on découvre l’amoureuse déçue, autrement dit lucide, la mère tout aussi lucide qui reconnaît avoir privilégié les causes plutôt que les couches, l’épouse finissant toujours par choisir son travail, même si le mari était lui-même le militant le plus médiatisé des States – une véritable mission dont Joan ne s’éloigna jamais en dépit de sa vulnérabilité. Dans ce film, elle admet en effet avoir souffert de crises de panique récurrentes, surtout sur scène. Il lui fallait s’arrêter, retrouver l’équilibre et reprendre exactement là où elle s’était interrompue. Mais qui a lu au sujet de cette manifestante starifiée qui avoue prier pour le bien du monde sait sans doute tout cela. Ce qui est particulièrement intéressant, dans les quelques failles montrées par ces images, c’est ce que Joan dit sans dire au sujet de sa jeune sœur, Mimi. Militante elle aussi, ravissante, elle chantait de sa voix sublime, enregistra quelques albums et mourut à cinquante-six ans. Joan illumine d’un coup, et jusqu’à l’éblouissement, ce qui, dans sa vie, est certainement une zone trouble, amour et conflit, lien douloureux – son côté le plus intime, le plus humain, peut-être même sa faute… Car c’est avec une bouleversante gravité qu’elle l’avoue : « J’ai dit à ma sœur Mimi que je préférais qu’elle ne chante pas… »

Le cœur se serre à cette brève confidence – de toute une vie. La faille. Mais le Christ, l’ami des pauvres et des opprimés, n’était-il pas tout aussi humain ?

Comme tous ceux qui le suivent.

Marie DESJARDINS

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