Touché sur l’essentiel de sa saison à cause de la crise du coronavirus, le monde des arts de la rue cherche à rebondir en travaillant sur son savoir-faire : l’accueil des spectateurs dans l’espace public.

Le confinement et les mesures de sécurité mises en place contre le coronavirus auront volé l’essentiel des dates des artistes de rue, leur saison s’étalant d’avril à octobre. Jean-Luc Prévost, président de la Fédération nationale des arts de la rue, qualifie d’ailleurs 2020 d’année morte. « Tout le boulot effectué depuis la fin de la saison dernière est tombé à l’eau, résume-t-il. La situation a été très mal vécue. Personnellement, une cinquantaine de dates ont été annulées. »

Mais alors que le domaine s’exporte beaucoup en général, impossible de sauver l’année en faisant tourner les spectacles à l’étranger… L’incertitude est la même partout. S’il y a eu des tentatives de reports, elles n’ont pas souvent été fructueuses. Le retour à une activité normale n’interviendra peut-être pas avant septembre 2021, selon le président. « On est en panne de répétition, or il faut répéter pour préparer l’année suivante. Ce qu’on espère, c’est faire voir les créations sur l’année 2021 pour les faire tourner en 2022. »

Certains artistes devraient pouvoir tenir grâce à l’année blanche offerte aux intermittents du spectacle. Mais Nicolas Soloy, directeur artistique et metteur en rue des Anthropologues, attend de voir les circulaires et autres décrets d’application. « Nous avons déjà eu droit à : “le virus n’est qu’une grippette”, “il n’entrera pas en France”… Désormais, nous surveillons de près les actes du gouvernement. »

Tout le monde paumé

Mais les arts de la rue sont loin de vouloir rester en retrait. « Les organisateurs, les élus, tout le monde est paumé, souligne Jean-Luc Prévost. Ils veulent bien être solidaires mais le côté administratif est complexe. Nous avons créé des fiches pratiques en essayant d’être réactifs pour décrypter ce qu’il est possible de faire. »

Le milieu est aussi optimiste quant à sa capacité à s’adapter aux nouvelles mesures de protection sanitaire. « La rue, c’est notre domaine, on peut être force de proposition, on peut imaginer des protocoles d’accueil du public », rappelle le directeur artistique des Anthropologues.

Même discours chez le président de la Fédération, qui pense que tout est possible. « On gère des foules monumentales, on s’est battus avec les directeurs techniques contre les préfets sur l’histoire du terrorisme, précise-t-il. Nous sommes pluridisciplinaires, nous pouvons faire gros comme petit. Il va falloir se demander comment on adapte ce que l’on fait à la contrainte du mètre cinquante entre les gens et au lavage de main. Les compagnies vont fixer leurs règles. Il y aura tout un jeu à construire dans le domaine de l’accueil pour expliquer comment se comporter. Mais il faudra que ce soit fait de façon joviale et jubilatoire et non pas en terrorisant les gens… »

Travailler l’espace-temps

Mais d’ici là, il faut survivre, et pour cela, Jean-Luc Prévost estime que les pouvoirs publics doivent aider les organisateurs à tenir et soutenir les artistes. Il considère aussi qu’il faudra travailler sur l’espace-temps. « Au lieu de faire un seul spectacle, il faudra faire trois ou quatre fois la même représentation, jouer sur un espace plus grand et libérer l’espace public en mettant moins de voitures ! C’est le moment de réoccuper cet espace au lieu de mettre la police partout. Nous ne sommes pas dans une révolution, mais dans une bifurcation. Cela peut être une chance pour la culture et pour les arts. »

Nicolas Soloy partage le même avis. « Au lieu de faire un gros festival sur trois jours, on peut étaler une programmation plus petite sur trois mois avec peu de publicOn peut aussi utiliser un système de barrière ou de palissade ou bien occuper un espace intérieur comme le préau d’une mairie, une cour, un lieu dans lequel on va pouvoir accueillir comme il faut le public, poursuit-il. Mais il faut que ce soit fait de façon ludique. »

Une autre possibilité serait aussi de créer des spectacles adaptés à des groupes de dix personnes. « Trois comédiens pourraient jouer une quinzaine de minutes devant sept spectateurs. La représentation pourrait avoir lieu plusieurs fois dans la même journée pour que l’organisateur s’y retrouve par rapport à l’argent investi. » L’idée de journées plus longues pour le même prix n’effraie pas Jean-Luc Prévost. « On sera crevés, mais ce n’est pas grave, on joue pour le plaisir ! » Enfin, le port du masque peut aussi être intégré aux spectacles avec pédagogie et en complicité avec les spectateurs.

En revanche, les artistes attendent plus de maturité de la part des autorités. « Il faut faire confiance aux gens, on est trop dans la défiance, assure Jean-Luc Prévost. Les termes qu’on utilise sont aussi importants. Il faut parler de gestes protecteurs et non de gestes barrières, de distanciation physique et non sociale. Au lieu de mettre des drones sur les plages, il faut se demander comment faire société dans ses conditions. »

Chloé GOUDENHOOFT

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Photographie de Une – L’enfant Sauvage (© Aurélie Giordano – Les Anthropologues, 2017)