L’homme rouge et l’homme en noir, paru chez Gallimard, est le deuxième volet d’une trilogie dédiée à l’histoire de la colonisation du Groenland, une histoire insensée de morgue et de désespérance écrite d’une plume époustouflante d’imagination, puissante et cinglante. Kim Leine nous raconte les affres de la foi et de la conquête, nous parle d’héritages et d’échecs. « Le mal a commencé, le pire reste à venir. »

Dans un précédent roman, Les Prophètes du fjord de l’Éternité, paru en 2015 chez le même éditeur, Kim Leine nous emmène à la fin du XVIIIe siècle et nous conte les mésaventures de Morten Pedersen Falck. Il est passionné d’anatomie et de dessin, cependant il a choisi d’étudier la théologie à Copenhague. Il a vingt-six ans, se nourrit d’idéaux et se donne avec bonheur à la sensualité. L’évêque luthérien du Groenland, séduit par les avis sur le jeune homme, le pousse à signer pour un poste de pasteur dans la colonie danoise. Rêvant grand, il accepte mais déchante vite face à la maladie, la violence, la débauche, les forces de la nature et deux autochtones dissidents, les fameux « prophètes », qui ont créé une communauté s’opposant aux préceptes chrétiens. Dévoré par les privations et ses propres contradictions, Morten doit faire face à ses démons. C’est l’histoire d’une défaite de l’humanisme face aux puissances primitives.

Bataille de titans

Kim Leine s’attache dans L’homme rouge et l’homme en noir à la période qui a précédé et ouvre l’histoire en 1724 sur un monologue de l’homme rouge du titre, Aappaluttoq, un indigène respecté de ses congénères pour son don de chamane, honni par Hans Egede, l’homme en noir, le pasteur luthérien missionné pour évangéliser le peuple de sauvages.

« Je suis Aappaluttoq. Le Rouge. C’est le nom que j’ai pris quand je suis descendu de la montagne, avec mon savoir secret, il y a bien des années […] Je suis un chamane. Les Danois nous traitent de nécromants. Nous, Groenlandais, nous parlons d’angakok. Je sais des choses que les autres ignorent et qu’ils n’ont pas envie de savoir. C’est ainsi. Je sais notamment que les Danois sont venus avec une chose qui les dépasse et qui est meilleure qu’eux. La foi chrétienne. »

Kim Leine, L'homme rouge et l'homme en noir, trad. du danois par Alain Gnædig, GallimardAappaluttoq est ouvert et bienveillant. En tant que chamane, il a le pouvoir de voyager dans l’espace, il a donc vu le monde, le comportement des hommes et connaît ce qui les anime, en bien comme en mal. Il croit en Dieu et a été préparé au baptême mais, n’étant pas effectivement baptisé, il ne se considère pas encore comme chrétien. Il est persuadé que ses croyances ne sont pas incompatibles avec celles d’Egede. Seulement, celui-ci manque de souplesse et refuse le dialogue, aveuglé par les préceptes de Luther. Et puis, il y a entre les deux hommes un obstacle, noyau dur quasi irréductible à la cordiale entente : quand sa femme s’est laissée mourir parce qu’elle ne voulait plus vivre avec lui, Aappaluttoq a confié son unique fils, Paapa, gravement malade, à Egede. Ce dernier refuse de rendre à son père un fils qu’il a fait sien, symbole parfait de sa mission, qu’il aime plus que ses propres enfants et a renommé Frederik Christian. Aappaluttoq n’a de cesse de faire comprendre à son fils, tiraillé entre deux langues, entre deux âmes, quelles sont ses origines. Dans le combat qui oppose le Rouge et le Noir, il y aura fatalement un perdant.

Egede vit depuis sept ans sur l’île de Håbet avec sa femme Gertrud et leurs quatre enfants. Il est revêche, irascible, intransigeant, vitupérant et a de drôles d’arrangements avec sa conscience – il vole un livre écrit par sa femme, une histoire naturelle du Groenland, ébahi de son style, et le signe de son nom ; après tout, puisqu’ils sont mariés, ils ont tout de commun, et un mensonge au nom de Jésus est un bon mensonge. Pour un homme de foi, il ne montre aucune compassion et voit le chaleureux accueil des autochtones comme une ruse. Il est d’ailleurs persuadé que le Malin siège tout au Nord, là où les glaces empêchent de naviguer. Au lieu de se nourrir des questions pertinentes posées par les indigènes sur la religion, il se braque et refuse d’en baptiser. L’un de ses fils, Niels, en est atterré et prend ses distances avec la foi égoïste et malsaine de son père.

« […] je ne suis pas du genre à vouloir faire rentrer dans la tête des gens des choses dont ils se passeraient fort bien. C’est aux gens de décider s’ils ont envie d’être chrétiens. »

Niels, apôtre de la tolérance, se dit que la croix peut être une arme meurtrière et choisit de vivre la vie simple et sereine des Groenlandais.

Un enfer sur terre

Sur cette bataille métaphysique, se greffe l’histoire haute en couleurs de la naissance d’une colonie, Gothåb, à l’avenir peu prometteur en dépit de son nom débordant d’optimisme – “Gothåb” signifie “bonne espérance”. Frederik IV du Danemark, avec le dessein d’apporter revenus et richesses à la Couronne, envoie au Groenland une délégation dont la composition est homérique : un gouverneur de pacotille, flanqué de problèmes érectiles et porté sur la dive bouteille, qui voit là l’occasion de se faire un nom et une fortune ; des fonctionnaires pétris de leur mission ; une garnison de militaires quelque peu ramollis ; un charroi de filles déchues et de forçats – « la pire lie de la terre, déloyaux envers leurs supérieurs, orduriers avec leurs semblables et d’une entière négligence avec eux-mêmes » – mariés par tirage au sort. Voilà nos pionniers, nos Argonautes !

Si la traversée est rude, ce qui les attend ne le sera pas moins. Le pays est majestueux, cependant impitoyable ; les couchers de soleil sont somptueux mais l’humidité ravageuse ; vu les piètres conditions de logement et la mauvaise alimentation, toutes les maladies imaginables y établissent leur empire – scorbut, phtisie, etc. –, les dents comme les cheveux tombent, les yeux deviennent aveugles. Le terrain est favorable à l’explosion de l’alcoolisme et de la violence. L’absence de préparation à l’installation et la déplorable gérance se révèlent mortifères.

« Le projet de la colonie est fantastique. Évidemment, le plan en est grandiose et l’exécution stupide, comme tout ce qui est décidé à la chancellerie, et je pense que pas un seul de ces beaux messieurs n’avait la moindre idée des ressources humaines et matérielles requises. Ils se croient tellement au-dessus de la vie banale. Mais l’entreprise possède une dramaturgie immense dont nous sommes tous les serviteurs. La civilisation triomphera ! Il faut conquérir et cultiver ces terres dorées. La bêtise dans le détail est compensée par la beauté de l’ensemble. Le projet a son mouvement propre et inexorable, il porte en lui sa survie, comme nous, les hommes, portons en nous notre propre mort. Et, de cette façon, le cours de l’histoire et le sort de l’individu sont un même mouvement qui part dans deux directions séparées. »

Kim Leine est un prodigieux conteur. Il s’empare de personnages historiques et de faits avérés et se les approprie, brodant une histoire au réalisme cru, au puissant souffle mythique. Il nous parle de l’homme et de ses ténèbres dans un style au pouvoir d’évocation hallucinée. Des pages grandioses et inoubliables décrivent la traversée cauchemardesque et nauséeuse, un accouchement tel une transe folle, des autopsies où rien ne nous est épargné. Le roman est une épopée dantesque qui mêle Histoire, lettres et journaux intimes. La multitude de points de vue offre un tableau riche et nuancé de l’âme humaine, ses abîmes et ses feux. Les personnages sont ramenés à leur condition d’homme dans un pays qui reste impénétrable, impossible à vaincre ou à conquérir. Car il s’agit de cela : l’opposition entre un état de nature heureux où le monde est appréhendé par les sens et un état social à l’origine de bien des insatisfactions. À considérer la conquête comme la poursuite d’un but personnel, l’homme s’y casse les dents. Egede, dévoré par ses propres démons, danse souvent au bord des gouffres. La rédemption est-elle possible après la chute ?

La lecture de ce roman touche en plein cœur, ébranle l’estomac, enchante l’esprit. Il nous dit la force de croire en soi, la nécessité de la tolérance et du pardon, le caractère destructeur de la vanité et les cicatrices que nous laissent les douleurs vécues.

« Avant la mort d’une personne, on la pleure d’avance. Car tout ce qui vit doit mourir. On pleure dès l’instant où une personne est née. Même Dieu est frappé de chagrin éternel puisqu’Il a sacrifié ce qu’Il aimait le plus. Et Il en punit les hommes à leur tour. La vie, c’est la vengeance de Dieu pour le malheur qu’Il s’est infligé à lui-même.

On pourrait croire que si l’on pleure d’avance la plus grande partie de sa vie, on sera soulagé quand le malheur finit par arriver. Mais cela ne se passe pas comme ça. On découvre que ce chagrin n’était que le prélude à une peine nouvelle. C’est une bête qui naît, la bête du chagrin, elle se débat et hurle de douleur quand elle vient au monde. Car la bête du chagrin a couché avec elle-même, elle s’est engendrée elle-même et elle a accouché d’elle-même.

Quand une personne meurt, on meurt soi-même. On est fendu en deux et le Styx coule à travers nous comme un fleuve de feu et de glace. On est coupé en deux parties qui ne seront jamais réunies. Homme rouge, homme noir. »

Stéphanie LORÉ

Kim Leine, L’homme rouge et l’homme en noir, trad. du danois par Alain Gnædig, Gallimard, 2020, 630 p., 26 €.

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