Parmi les innovations menées par le milieu théâtral en Russie, un marathon de textes de médecins et de soignants a renouvelé magistralement le genre du théâtre documentaire. Récit d’expériences diverses.

Troisième volet de notre petit tour d’horizon non exhaustif de l’art théâtral en Russie, par temps de pandémie.

L’état du théâtre russe en pandémie 3/4

Un homme nouveau dans un monde nouveau… C’est ainsi que naît un nouveau projet qui met au centre de « l’attention la plus élémentaire » les médecins et les soignants, ceux qui, dans des hôpitaux, privés de toute protection, se battent contre la maladie. L’idée d’un « marathon » se développe ; les acteurs vont se faire les porte-voix des médecins invisibles – qui écrivent parfois sur les réseaux sociaux, postent des textes sur Facebook ou Instagram, ou qui demeurent au front, silencieux. Les travailleurs médicaux meurent à la tâche, dans le « hachoir » des hôpitaux. « Nous ne voulons pas seulement leur dire merci, mais prendre soin d’eux parce qu’ils sont les personnes les plus indispensables. »

Un renouvellement du théâtre documentaire

Le 17 mai 2020 commence « l’action théâtrale » #aidelesmédecins : sont mises en ligne quarante-et-une vidéos de récits de médecins qui risquent leur vie quotidiennement, lus par les acteurs du BDT, distribués par Andreï Mogoutchi. Quatre millions de roubles sont ainsi récoltés à la suite de ce premier marathon. « C’est peu mais nous devons continuer dans la mesure de nos forces ; si un masque de plus ou une blouse de protection sauve une ou plusieurs vies, cela vaut la peine. Les artistes de théâtre ne doivent pas laisser mourir » ces soignants avec qui ils ont tous des relations nécessaires et privilégiées.

Le projet se construit en marchant, dans l’action. D’autres théâtres – le Gogol Centre, le Sovremennik… – veulent participer, prendre le relai de ce marathon. Il faut des textes, anonymes ou signés, récoltés dans le pays tout entier. La revue Teatr aide à la collecte. Textes de médecins, de témoins, de journalistes versés dans les questions médicales. C’est un gigantesque théâtre documentaire en temps réel qui s’organise : les acteurs lisent des histoires vraies, des expériences qui viennent d’être vécues, ils disent tout ce qu’il est important de dire à qui ne sait pas la vérité de ce qui se passe en Russie. La voix des comédiens permet à l’audace d’aller jusqu’au bout de cette vérité parfois dangereuse à prononcer… Ce théâtre documentaire digital à l’échelle du pays permet aux acteurs qui se mettent en jeu de choisir à qui ira l’argent récolté, qui en a le plus besoin, dans la zone rouge où se trouve sa ville ou sa région.

« Je n’avais jamais fait de théâtre social », dit A. Mogoutchi. Mais il s’agit aussi d’un développement, d’un renouvellement magistral du théâtre documentaire, qui sera suivi d’une publication papier. C’est sans doute du « care », du soin, mais s’il est empathique, il n’est ni doucereux, ni lénifiant, ni moralisateur, ni autosatisfait : il agit, est efficace et met en avant des paroles cachées. Les médecins et le personnel médical ont ici le premier rôle, celui qu’ils ont dans la vie. Il faut lire le témoignage d’une femme-médecin qui entend son message lu par une des plus grandes actrices du BDT, Alissa Freindlich : elle considère que ce « cadeau est pour elle plus important et plus bouleversant que n’importe quelle reconnaissance de l’État ». « Alissa Freindlich est la reine spirituelle de Pétersbourg, le cœur de notre théâtre et de notre ville », constate A. Mogoutchi qui révère les grands acteurs comme des « trésors nationaux », mais remet en cause le système d’organisation des théâtres de répertoire.

Sur le riche site du BDT Digital, on peut retrouver le témoignage de cette action, comme d’autres expériences destinées aussi bien aux créateurs qu’aux spectateurs. Tout y est classé selon des rubriques : « Théâtre social » où l’on peut voir l’action théâtrale #aidelesmedecins, un spectacle fait en collaboration avec une association qui se dévoue aux autistes, ainsi que des séances de gymnastique avec les acteurs et actrices du BDT… ; « Radiothéâtre » ; « Archives » ; « Théâtres en réseau », avec de nombreuses sous-sections où l’on trouve des créations en Minecraft ; « Stream », où sont regroupées des « Conversations sur la profession » ; « Physiciens lyriques », où l’on débat d’art et de sciences… Impossible de tout détailler, il faut aller y voir.

Pandémie + politique

Les initiatives évoquées jusqu’à présent dans notre étude ne sont que quelques gros plans pour évoquer le paysage du théâtre russe en temps de pandémie mondiale. Au mois de février 2021, une vie presque normale a repris sur la scène russe : de nouveaux spectacles ont vu le jour. Des formes faciles aux yeux du metteur en scène Andreï Mogoutchi, qui les considère comme rendant la fabrication de l’art accessible à tous, se développent. Le théâtre qu’on appelle en France in situ et en Russie site-specific, c’est-à-dire celui qu’on fait en dehors des édifices dédiés à l’art du théâtre, produisent parfois des œuvres étranges et prégnantes comme L’université des oiseaux par le Théâtre des actions réciproques. Les musiciens et les compositeurs pénètrent le domaine théâtral pour écrire livrets et partitions, devenir metteurs en scène, proposer des formes expérimentales.  

Le théâtre Alexandrinski a présenté Les enfants du soleil (d’après les motifs de la pièce de Gorki), par Nikolaï Rochtchine qui a placé la pièce dans le contexte d’une épidémie de choléra (à Novossibirsk, un peu plus tôt, Timofeï Kouliabine avait déplacé la pièce dans les années 1990 et dans le milieu des émigrés russes de la Silicon Valley, en y ajoutant des textes de Steve Jobs).

Au Gogol Centre, Anton Fedorov met en scène Les Petrov ont la grippe (d’après un roman paru en 2017 d’Alexeï Salnikov, auteur à succès) : comment la vie d’une famille tout à fait ordinaire se transforme en fantasmagorie sous l’effet de la maladie qui fait perdre tous les repères habituels. Kirill Serebrennikov en a fait parallèlement un film (2021), présenté à Cannes en juillet.

Iouri Boutoussov a choisi dans la trilogie familiale de Florian Zeller de monter Le fils ; le jeu entièrement non psychologique des acteurs y est étonnant. Andreï Mogoutchi, avec la scénographe Maria Tregoubova, a présenté au théâtre des Nations à Moscou Le conte du dernier ange, sorte de road movie – à la fois féerique et réaliste, qui utilise le patrimoine de la culture populaire russe – de deux simplets dans l’URSS des années 1990, composé d’après des textes de Roman Mikhaïlov (mathématicien devenu romancier et metteur en scène, féru d’ésotérisme et auteur d’un livre couronné du prix du Bestseller national en 2017) et d’une fable d’Alexeï Samoriadov. Et Lev Dodine propose, après quatre ans de répétitions, dans son Théâtre Maly de Petersbourg Les Frères Karamazov, qu’il a réécrit pour la scène, centrant sa pièce sur la question de la liberté : il invite le public à y réfléchir en profondeur.

À suivre…

Béatrice PICON-VALLIN

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N.B. Tous les textes cités sont tirés de blogs qui sont en partie, en Russie, le samizdat d’aujourd’hui, ou du média internet russophone basé en Lettonie, Meduza.

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Photographie à la Une : Théâtre Alexandrinski, Moscou, Russie
Crédits : Alex Florstein Fedorov
Source  : Wikipedia