Le premier roman d’Ocean Vuong, Un bref instant de splendeur, paru chez Gallimard, est une longue lettre bouleversante de beauté qu’il adresse à sa mère. Dans un subtil jeu d’échos entre le « je » et le « tu », il dit, avec des mots de poète, les lisières de l’exil, la force de l’amour, le pouvoir salvateur de l’écriture.

« Ce que je te raconte, ce n’est pas tant une histoire qu’un naufrage – des fragments qui flottent, enfin déchiffrables. »

Un fils écrit à sa mère une lettre qu’elle ne lira pas parce qu’elle est analphabète, une lettre où il tente de trouver la trame de lui-même, de se définir. Il a vingt-huit ans, mesure un mètre soixante-trois, pèse cinquante-et-un kilos et écrit être « beau vu sous trois angles exactement, et sinistre de partout ailleurs ». Ce sinistre vient de l’héritage d’un passé de douleurs qu’il apprivoise avec les mots. Tels les papillons monarques qu’il donne en exemple et dont seule la nouvelle génération revient des migrations, lui, le fils, affronte les fantômes du passé, tant il est vrai que « seul l’avenir revisite le passé ».

La mère

« J’écris parce qu’ils m’ont dit de ne jamais commencer une phrase par “parce que”. Mais je n’essayais pas de faire une phrase – j’essayais de me libérer. Parce que la liberté, paraît-il, n’est rien d’autre que la distance entre le chasseur et sa proie. » Pour se libérer, le narrateur doit comprendre d’où il vient et les mots l’aident à donner corps à l’invisible, l’aident à se rapprocher de sa mère.

Rose – Hong – est née au Vietnam, fille de Lan qui a fui un mariage arrangé et malheureux pour se retrouver dans une ville en guerre, sans famille et n’ayant que son corps pour survivre. C’est à Saïgon que Lan rencontre Paul et l’épouse – « Ils ont discuté autour de quelques verres, et se sont découvert un terrain d’entente dans leur expérience commune d’une enfance rurale, tous deux ayant grandi dans la “cambrousse” de leurs pays respectifs. Ces deux improbables culs-terreux ont dû trouver un dialecte familier, capable de combler la distance entre leurs lointains idiomes. Malgré des trajectoires infiniment différentes, ils se retrouvaient tous deux transplantés dans une ville décadente et déroutante assiégée par les bombes. C’est dans cette familiarité fortuite que chacun trouva en l’autre un refuge. »

Treize ans après la guerre, en 1990, pour fuir un pays en ruines, la famille s’exile aux États-Unis, à Hartford dans le Connecticut. Ocean a deux ans. Il grandit en prenant conscience de la couleur de peau et de la barrière de la langue. Sa mère refuse d’apprendre à lire et écrire la langue de son pays d’adoption, se contentant du minimum nécessaire au quotidien, Ocean suppléant aux manques.

« Petite fille, tu as regardé, depuis une bananeraie, ton école s’écrouler après une attaque américaine au napalm. À cinq ans, tu n’as plus jamais remis les pieds dans une salle de classe. Notre langue maternelle n’a donc rien d’une mère : c’est une orpheline. Notre vietnamien est une capsule temporelle, qui marque la fin de ton éducation, réduite en cendres. Maman, s’exprimer dans notre langue maternelle, c’est parler seulement partiellement en vietnamien, mais entièrement en guerre. »

Rose a quitté les ravages laissés par la guerre, puis la violence de son mari, emportant dans son sillage un trop-plein de rage qu’elle décharge sur son fils jusqu’à ses treize ans, âge où il parvient à s’opposer à elle, lui renvoyant le regard qu’il impose aux brutes qui le rudoient. Il devine les rêves qu’elle a abandonnés, sa solitude, les fantômes qui l’accompagnent, il sait la dureté de sa vie, ces longues années en usine et dans un salon de manucure qui lui ont abîmé les mains pour un salaire de misère.

« À quel moment une guerre prend-elle fin ? À quel moment puis-je prononcer ton nom et ne lui faire dire que ton nom, et pas ce que tu as laissé derrière toi ?« 

Le fils

Ocean Vuong s’intéresse à ce qui définit notre identité, au chemin parcouru pour accéder à soi, aux douleurs affrontées pour y parvenir. Les histoires racontées par sa grand-mère Lan lors des séances intimes où il la débarrassait de ses cheveux blancs, cette « neige » sur sa tête, l’ont aidé à démêler les fils d’un passé hanté de traumatismes, collectifs et personnels.

« Il y a tellement de choses que je veux te dire, Maman. Il fut un temps où j’étais assez naïf pour croire que le savoir offrirait une clarification, mais certaines choses sont emmaillotées sous de telles couches de gaze faite de syntaxe et de sémantique, de jours et d’heures, de noms oubliés, récupérés puis perdus, que le seul fait de savoir que la blessure existe n’aide en rien à la révéler. Je ne sais pas ce que je dis. Je suppose que ce que je veux dire, c’est que parfois je ne sais pas ce que ou qui nous sommes. Certains jours je me sens comme un être humain, d’autres davantage comme un son. Je touche le monde mais ce n’est pas moi, c’est un écho de celui que j’étais. Est-ce que tu m’entends maintenant ? Est-ce que tu me lis ? Quand j’ai commencé à écrire, je m’en voulais de douter à ce point, des images, des propositions, des idées, et même du stylo ou du journal que j’utilisais. Tout ce que j’écrivais commençait par peut-être et sans doute et se terminait par je pense ou je crois. Mais mon doute est partout, Maman. Même quand je sais qu’une chose est vraie jusqu’au bout des ongles, je crains de voir le savoir se dissoudre, je crains qu’il ne perde sa réalité, bien que je l’aie écrit. Je nous fais de nouveau voler en éclats pour pouvoir nous emmener ailleurs… où exactement, je ne suis pas sûr. De même que je ne sais pas comment te décrire : blanche, asiatique, orpheline, américaine, mère ?« 

Sa grand-mère n’était que bienveillance et l’a protégé des débordements de sa mère. C’est elle qui lui a choisi le surnom « Little Dog », plus gentil que méprisable, pour respecter la tradition qui veut que donner un sobriquet ridicule aux enfants éloigne les esprits malins.

La rencontre de Trevor, l’été de ses quatorze ans alors qu’il travaille à la récolte de tabac, est un choc, une révélation. En même temps qu’il découvre le travail, il s’éveille au désir et dessine les contours de lui-même. Le regard que Trevor pose sur lui le raccroche au monde, pour la première fois il se trouve beau – « Parfois, la tendresse qu’on vous offre semble la preuve même qu’on vous a abîmé. » Peu à peu, sa peur de vivre se double d’une volonté de changer. Il ne suivra pas Trevor dans ses multiples addictions, alcool et drogues dures, et préfère se tourner vers les mots et leur pouvoir salvateur, plus encore régénérateur, parce qu’écrire, « après toute cette absurdité, c’est descendre si bas que le monde s’offre à toi sous un nouvel angle plein de miséricorde, une vision plus vaste composée de petits riens, les moutons poussiéreux devenant soudain une vaste nappe de brouillard de la taille exacte de ton globe oculaire […] Est-ce que c’est ça, l’art ? Être touché en croyant que ce que l’on ressent nous appartient, alors qu’en fin de compte, c’est quelqu’un d’autre qui, par son désir, nous atteint ? » Les mots tissent des liens entre l’hier et l’aujourd’hui, entre les morts devenus fantômes et les vivants meurtris – « Je n’ai pas voulu bâtir un “corpus d’œuvres”, mais préserver ces corps-là, les nôtres, vivants et disparus, à l’intérieur de l’œuvre. » Les mots transforment la douleur en force, permettent de trouver la lumière au cœur des ombres.

« Tu es une mère, Maman. Tu es également un monstre. Mais j’en suis un aussi – et c’est pour ça que je ne peux me détourner de toi. C’est pour ça que j’ai choisi la plus solitaire des créations divines et t’ai placé à l’intérieur. » Et puis, être un monstre, ce n’est pas si terrible : le mot « monstre » ne dérive-t-il pas du latin « monstrum » qui désigne le messager divin des catastrophes ?

Le roman autobiographique d’Ocean Vuong est une superbe déclaration d’amour à sa mère mais aussi à celui qu’il est, fils, homme, amant. Il y a, derrière chaque mot, des sentiments assumés et la sincérité d’une mise à nu. C’est à travers sa mère qu’il se raconte, à travers lui-même qu’il la raconte. Le roman se construit de confidences pudiques ou crues, de scènes d’une infinie délicatesse – par exemple, lorsqu’il décrit Trevor, le goût du sel sur sa nuque ; quand il parle de la mort de sa grand-mère ; quand il nous donne à voir le salon de manucure où travaille Rose. Il saisit chaque instant dans sa vérité pure, puise la sève de chaque moment, nous projette dans sa vie – je dirais même LA vie – avec franchise et justesse. Le fil du récit est tissé de réflexions sur le poids du passé qui peut faire sombrer, sur la race, sur la guerre, sur la découverte de son identité sexuelle, de son identité tout court, sur l’amour, sur les secrets et les mensonges, sur l’écriture. L’écriture qui permet de comprendre les cris et les larmes, les non-dits, ce que c’est de vivre entre deux mondes – Ocean Vuong est Américain, gay et poète, autant de fossés qui l’éloignent de sa mère. Quelques passages se font plus poétiques, laissant entendre que seule la poésie est à même d’exprimer certains sentiments.

Si c’est un livre qui nous parle de mort et de défaites, il nous parle également de vie et d’espoirs : « Oui, il y a eu une guerre. Oui, nous sommes venus de son épicentre. Dans cette guerre, une femme s’est offert un nouveau nom – Lan –, a revendiqué sa beauté par ce baptême, puis a fait de cette beauté une chose qui vaille la peine d’être conservée. De là, une fille est née, et de cette fille, un fils. Depuis tout ce temps je me disais que nous étions nés de la guerre – mais je me trompais, Maman. Nous sommes nés de la beauté. »

Ocean Vuong s’interroge sur ce vers quoi nous amènent nos sentiments, non sur ce que notre intellect peut nous faire ressentir ; vers quels genres de vérités nous guident nos émotions et de quelles manières les exprimer, surtout quand l’on a passé la majeure partie de sa vie auprès de personnes que l’on aime sans avoir réussi à leur parler. Et faire un plein de ce vide…

« Je repense à la beauté, à ces choses qu’on chasse parce qu’on a décidé qu’elles étaient belles. Si la vie d’un individu, comparée à l’histoire de notre planète, est infiniment courte, un battement de cils, comme on dit, alors être magnifique, même du jour de votre naissance au jour de votre mort, c’est ne connaître qu’un bref instant de splendeur […] Pour être magnifique, il faut d’abord être vu, mais être vu permet que l’on vous chasse. »

Stéphanie LORÉ

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Ocean Vuong, Un bref instant de splendeur, traduit de l’anglais (États-Unis) par Marguerite Capelle, Gallimard, 304 p., 22 €

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