Rencontre avec Joachim Lafosse, réalisateur des « Chevaliers blancs » avec Vincent Lindon

Rencontre avec Joachim Lafosse, réalisateur des « Chevaliers blancs » avec Vincent Lindon
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Après avoir scruté la cellule familiale et les mécanismes de transgression des limites qui mènent au drame, Joachim Lafosse élargit le champ de ses interrogations en disséquant dans Les Chevaliers blancs un fiasco humanitaire, inspiré de l’affaire de l’Arche de Zoé. Joaquim Lafosse, qui a reçu la Coquille d’argent du meilleur réalisateur au Festival international du film de San Sebastián en 2015, a confié à l’acteur français Vincent Lindon le premier rôle dans ce film sorti le 20 janvier dernier. Aurore Engelen a rencontré le cinéaste belge.

Un motif traverse vos films : l’enfer est pavé de bonnes intentions.

Je constate que les personnages que je traite sont souvent animés par une volonté de faire le bien et, en son nom, ils entrent dans une logique où la fin justifie les moyens : ils cessent de s’interroger sur le sens des limites, de certaines lois. C’était le cas avec Élève libre, film dans lequel un professeur, au nom de l’éducation, va passer de la transmission à la transgression ; c’est le généreux médecin de À perdre la raison qui accueille chez lui un jeune couple avant de l’y enfermer, ce qui conduira au drame. Dans Les Chevaliers Blancs, c’est un groupe de prétendus humanitaires qui, au nom de la souffrance et du désir d’enfants de certains, décident d’aller chercher des orphelins en se donnant le droit de mentir. Dans la vie, on rencontre beaucoup plus de gens qui ont envie de faire le bien que de faire le mal… mais si les bonnes intentions suffisaient pour faire le bien, cela se saurait. Au-delà de ça, en observant le récit médiatique de l’Arche de Zoé, j’y ai vu une opportunité incroyable de donner une certaine accessibilité à mon cinéma, tout en ne lâchant pas sur des questions complexes.

Avec ce film, vous sortez du cadre de l’intime pour aborder des questions plus vastes, notamment les relations Nord/Sud.

Mais finalement, le cœur des questions reste le même. J’ai toujours pensé que le premier lieu d’apprentissage de la démocratie, c’est la famille. C’est dans la famille et le rapport à la famille qu’on devient un démocrate ou un dictateur. Finalement ici, c’est quand même l’histoire de gens qui se donnent le droit à une famille. Les protagonistes sont dans le droit à l’enfant, et pas le droit de l’enfant. Et ça, c’est le début d’une famille dictatoriale. Commencer une famille en adoptant de cette manière-là, en faisant abstraction de la loi sur la protection des mineurs, du fait qu’un pays interdit l’adoption internationale, et à cause de ça se mettre à mentir, pour moi c’est commencer une famille dans la dictature.

Vos films montrent comment le drame se passe pour que les gens se demandent pourquoi.

Oui, ils montrent par quels mécanismes on cesse d’être critique et on entre dans la croyance. On dit souvent en Occident qu’on a tué Dieu, ce qui est probablement une très bonne chose, mais le danger, c’est de finir par trop croire en nous. Là, on a affaire à de grands narcissiques, à un gourou. C’est de l’ordre de l’embrigadement. Suivre le projet de Jacques Arnault, c’est choisir des solutions simplistes, tout ça au nom d’une chose, la dictature de l’émotion. C’est parce qu’il y a une émotion au départ chez les parents en détresse, en mal d’enfants, que Jacques Arnault se rend compte qu’il y a moyen de monter cette opération.

Il y a aussi un élargissement du champ cinématographique : Les Chevaliers Blancs est une sorte de film d’aventure psychologique.

C’est un thriller psychologique d’aventure, un film d’action. On l’a vécu pendant le tournage. Je voulais faire un film de groupe, faire une sorte de huis clos mais à l’extérieur. À un moment se pose la question de l’action pour les personnages, il y a une recherche d’adrénaline. Quand, sur place, les choses ne se passent pas comme ils le souhaiteraient, quand les enfants ne sont pas là par exemple, ils décident de se mettre en danger. Je suis très fier d’avoir trouvé là un sujet qui me ramenait à mes préoccupations, mes obsessions, tout en me proposant en tant que cinéaste d’aller ailleurs.

Votre création cinématographique se nourrit souvent de faits divers.

J’aime le goût du risque. Et le risque quand on s’empare d’un fait divers, c’est qu’on se met à raconter quelque chose que le spectateur pense déjà connaître. Étrangement, les deux films inspirés de faits divers que j’ai faits, c’est ceux que j’ai mis le plus longtemps à écrire. Passer au cinéma, c’est aussi une manière de prendre de la distance. Le récit médiatique est rattrapé par l’actualité, il n’a pas le temps de prendre de la distance. Je ne prétends pas à la vérité avec le cinéma, le cinéma – de toutes façons – c’est toujours un mensonge. Le journaliste rapporte les faits dans l’objectivité journalistique. L’éditorialiste les commente. L’artiste fait penser autrement, pose des questions. Tout ça ne s’oppose pas, mais se complète. J’ai l’impression, depuis quelques films, que ce que j’essaie de faire, c’est de détricoter la figure du sauveur, du héros. Ce n’est pas par hasard que je m’empare de ces faits divers : ils portent une excessivité, une transgression, un silence que j’ai envie de dévoiler. Ce droit qu’on se donne de penser pour les autres ce qui est mieux pour eux.

Aurore ENGELEN

Source : Cineuropa.
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