On le surnommait : « l’homme qui ramena le jazz traditionnel en Amérique », tant il fut l’une des figures majeures du jazz britannique. Le tromboniste Chris Barber est mort aujourd’hui, à l’âge de 90 ans. C’est son label The Last Music Company qui a annoncé la nouvelle sur son site internet.

Né le 17 avril 1930, Chris Barber est l’un des « Three BB’s » – avec Kenny Ball et Acker Bilk – qui redéfinissent le jazz traditionnel en Grande-Bretagne à la fin des années 1950 et au début de la décennie suivante. Son intérêt pour le jazz commence alors qu’il est évacué de Londres pendant la Seconde Guerre mondiale. Il commence à collectionner les vinyles de ses héros américains, devenant très tôt un expert de la musique jazz enregistrée.

Création du premier groupe

Il crée son premier groupe à Londres après la guerre, jouant d’un trombone acheté cinq livres à un tromboniste du groupe de Humphrey Lyttelton. Ses premiers enregistrements datent de la fin des années 1940, mais il faut attendre 1953 et son association avec le clarinettiste Monty Sunshine, sous la direction de Ken Colyer, pour que sa carrière décolle réellement.

Le groupe de Colyer se situe dans le courant du renouveau de la Nouvelle-Orléans, plus connu sous le nom de « New Orleans Revival ». L’aventure ne dure cependant qu’une année : le groupe – constitué de cinq membres – décide de se séparer de Ken Colyer et de recruter trompettiste Pat Halcox – avec qui Chris Barber collabore pendant plus de cinquante ans, jusqu’en 2008.

Lorsque la chanteuse nord-irlandaise Ottilie Patterson, qui devient très vite Mme Barber, rejoint le groupe, celui-ci connaît un succès fulgurant, jouant dans des salles de plus en plus grandes et prestigieuses, tant en Angleterre qu’en Europe et – à partir de 1959 – aux États-Unis. Chris Barber est alors surnommé « l’homme qui ramena le jazz traditionnel en Amérique ».

Deux amis fidèles : Monty Sunshine et Lonnie Donegan

Chris Barber étudie brièvement la contrebasse à la Guildhall School of Music and Drama, ainsi que le trombone, et joue de l’instrument en 1956, lors de l’enregistrement de Petite Fleur, avec le clarinettiste Monty Sunshine et le célèbre banjooïste Lonnie Donegan : cette version connaît un succès phénoménal, atteignant la troisième place du top 100 au Royaume-Uni, la cinquième aux États-Unis et la première en Suède pendant plusieurs semaines.

Donegan et Barber incluent souvent lors de leurs concert du skiffle, genre de musique folklorique influencée par le jazz, la country et le blues, et qui fait appel à des instruments bricolés. En 1955, leur version de Rock Island Line – chanson écrite par Kelly Pace et enregistrée pour la première fois par John Lomax en 1934 – devient disque d’or au Royaume-Uni.

Une exploration passionnée des genres

Alors que les Beatles sont en train d’émerger, s’apprêtant à bousculer radicalement la musique populaire britannique et mondiale, Chris Barber est déjà un artiste reconnu, invité dans de nombreuses émissions radiophoniques et télévisées. Il est considéré comme l’une des figures majeures du renouveau du blues. Il fait venir au Royaume-Uni de nombreux artistes, tels que Sister Rosetta Tharpe, Sonny Terry, Brownie McGhee, Muddy Waters… Il intègre par ailleurs le guitariste électrique John Slaughter dans son groupe, qui change alors de nom pour devenir le Chris Barber Jazz and Blues Band. Tandis que quantité de groupes continuent de jouer le répertoire traditionnel du jazz, celui des années 1920-1930, Barber explore d’autres courants, incarnés par Charles Mingus, John Handy et Joe Zawinul.

Son goût incessant pour l’expérimentation continue tout au long de sa carrière : sans jamais renier ses racines enfouies dans la Nouvelle-Orléans, il s’amuse avec des matériaux plus contemporains, travaillant notamment pendant plus d’une année en Allemagne et aux Pays-Bas. Il est également invité régulièrement à jouer du trombone lors de concerts donnés par Van Morrison et Jools Holland.

La dernière aventure de Barber est d’agrandir son groupe, qui devient le Big Chris Barber Band, et de se spécialiser dans la musique de Duke Ellington, qui le fascine depuis son enfance et qui est arrangé par son fidèle tromboniste Bob Hunt.

Une passion et des récompenses

Passionné de sport mécanique, et plus particulièrement des grands prix F1, Chris Barber possède deux Lagonda (marque d’automobiles de luxe britannique), conduit une Lotus Mark IX, puis un protoype de Lotus Elite, fourni directement par Colin Chapman lui-même, l’ingénieur qui fonda Lotus Cars.

En 1991, Chris Barber reçoit l’Ordre de l’Empire britannique pour les services rendus à la musique. En 2014, il publie son autobiographie, Jazz Me Blues, et, cinq ans plus tard, annonce sa retraite, après avoir dirigé un groupe pendant près de soixante-dix ans d’affilée. Il souffre alors de démence, jusqu’à sa mort ce 2 mars 2021.

Brice WATTEZ avec The Last Music Company

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Photographie de Une : Chris Barber à Hamburg, Musikhalle, 1972
Crédits : Heinrich Klaffs / Flickr (licence : CC BY-SA 2.0)