Près de 350 directrices et directeurs de lieux culturels ont publié une tribune dans Télérama pour demander la réouverture des lieux artistiques. Si la cause mérite évidemment d’être soutenue, on peut néanmoins s’étonner de certaines formulations qui ne prennent pas en compte les droits humains fondamentaux, ni même… la réalité.

Des directrices et directeurs de lieux culturels ont publié une tribune dans Télérama, le 24 novembre, pour plaider la réouverture de leur lieu auprès du président de la République et du Premier ministre. Les signataires se disent prêts à faire revivre les lieux culturels en respectant les gestes barrières parce que « l’art est essentiel à l’équilibre démocratique d’une nation ».

Ce n’est pas le moment de polémiquer ; il faut, bien sûr, soutenir la demande des signataires et il est heureux que la décision de réouverture ait été prise. On doit toutefois s’interroger, sérieusement, sur la pertinence des arguments présentés par cette tribune.

L’oubli des droits humains fondamentaux

J’ai d’abord été étonné que les rédacteurs oublient (ou évitent) d’affirmer la haute nécessité pour l’État de respecter les droits culturels des personnes. Il n’y avait qu’à rappeler la loi en disant que les lieux de spectacle vivant doivent rester ouverts parce qu’il y a des personnes qui considèrent qu’il est essentiel pour elles, pour l’exercice de leur liberté et de leur dignité, de fréquenter de tels lieux.

Cet enjeu d’humanité est seulement esquissé : « Nous savons qu’il n’est pas possible de réduire longtemps l’être humain à ses besoins physiologiques ; qu’il faut pour chacun nourrir son imaginaire, éprouver des émotions comiques ou tragiques, partager des idées. » Or, c’est justement cette nécessité impérative pour ces personnes de « prendre part à la vie culturelle » qui est un droit humain fondamental. C’est cette nécessité qui leur fait accepter de négocier des conditions de protection sanitaire particulières.

Tel est, en tout cas, l’exigence des droits culturels comme droits humains aussi fondamentaux que les autres : savoir concilier des nécessités humaines en tension. C’est bien le cas actuellement entre la santé et la culture, en veillant à ne pas abandonner l’une au profit de l’autre. Droit à la santé et droits culturels sont, chacun, également essentiels pour la liberté et la dignité des personnes, de toutes les personnes… y compris celles qui veulent fréquenter les lieux de spectacle vivant.

L’oubli des valeurs d’autonomie et de liberté critique

Encore plus à méditer, l’argument principal des rédacteurs de la tribune : ils voudraient nous faire croire, que les lieux de spectacle vivant « sont porteurs de liens indispensables à la construction collective d’espoirs ».

Que cette formule est bizarre : quand nous entrons dans un lieu de spectacle vivant, quelles relations avons-nous avec les personnes occupant les fauteuils des rangs de devant et de derrière ? Allons-nous nous retrouver tous ensemble la main dans la main à la fin du spectacle, pour construire un collectif plein d’un espoir commun ? Une humanité soudée grâce aux artistes jouant sur scène ?

Disons plutôt que la formule est malheureuse : il suffit d’écouter “Le masque et la plume”, de lire Télérama et Les Inrocks, mieux encore Georges Steiner, pour prendre conscience que l’unanimisme bien partagé n’est pas de mise en matière de spectacle vivant, et heureusement ! Nul ne peut imaginer des émotions identiques pour tous, portant avec elles des espoirs communs ! La formule de la tribune, dans sa maladresse, nie l’impératif de l’autonomie des sentiments de chaque personne ; elle oublie la nécessité de la liberté critique. Surtout, question espoir, elle dissimule la triste vérité que les pratiques des arts n’ont jamais apporté de garanties à l’Humanité. N’oublions jamais que Néron était un excellent compositeur et chanteur ou que Hans Frank était un connaisseur exigeant de Bach et Mozart.

J’aurais plutôt dit que notre commune humanité n’a d’espoir qu’en acceptant les tensions que provoquent les libertés artistiques, notamment dans les spectacles vivants. Les directrices et directeurs de lieux de spectacles vivants auraient dû le revendiquer, au premier chef : la tribune aurait pu, aisément, le faire en rappelant au président son devoir de gardien de la loi sur les droits culturels.

À ce titre, les lieux de spectacle vivant sont des lieux de liberté d’expression artistique, au nom du droit universel de « prendre part à la vie culturelle ». Ils enrichissent certes l’humanité, mais par la diversité des imaginaires si bien qu’il ne faut pas attendre d’eux qu’ils soient consensuels. Ils sont plutôt là pour éviter que la famille humaine (et pas seulement la nation française et les Français) s’enlise dans des visions du monde sclérosées et routinières. C’est bien cet impératif de liberté artistique qui fonde l’approche par les droits culturels car l’humanité n’est espoir que si les libertés des équipes artistiques de redire le monde ont la possibilité effective de se concrétiser. Dommage que la tribune l’ait oublié.

L’oubli de la réalité

Pire encore, pour caresser le pouvoir présidentiel dans le dos, la tribune ose affirmer que « les arts vivants sont essentiels à l’équilibre démocratique de la nation ».

L’expression « nation » est déjà osée pour des acteurs des arts vivants dont beaucoup puisent, légitimement, leurs références et leurs convictions artistiques dans la vitalité mondiale de la liberté artistique ! Pourquoi, alors, ce repli sur les seuls enjeux « nationaux » ? Laissez donc « l’art national » au RN.

L’expression « équilibre » n’est pas meilleure ! Je sais bien que les “avants- gardes” ne sont plus et qu’il est fini le temps où Kasimir Malevitch pouvait écrire : « Aucun des cachots de l’Académisme ne résistera au temps en marche » (1916). Chacun cherche plutôt à équilibrer ses budgets, en bon commerçant du spectacle vivant. Mais quand même ! Nier les vertus des arts qui bouleversent les conformismes ambiants est peu glorieux pour des défenseurs des arts qui se veulent pourtant vivants !

Quant à l’expression : « équilibre démocratique de la nation », elle est au final encore plus douteuse car les rédacteurs de la tribune font preuve d’un manque totale d’humilité : ils ont oublié de regarder le bilan de Cinquante ans de pratiques culturelles en France, qui nous rappelle clairement que 60 % de la population ne fréquente pas – même une seule fois par an – un spectacle vivant. Se croire essentiel à « l’équilibre démocratique d’une nation » avec un tel constat d’absence, c’est trop dévoiler ses illusions !

D’autant plus que le bilan des cinquante ans de pratiques culturelles appelle à une plus grande lucidité. Certes « la fréquentation de spectacles vivants connaît un développement historique : en 1973, 33 % des plus de 15 ans sont allés voir un spectacle de théâtre, de danse, de cirque ou encore un concert (classique, rock ou jazz) au cours de l’année écoulée, ils sont 43 % en 2018 – soit 10 points de plus. » Mais, que vient faire « l’équilibre démocratique », quand on lit à propos du théâtre : « Concernant le théâtre, une tendance spécifique apparaît pour les générations les plus récentes : celles nées après 1975 fréquentent plus souvent ces institutions aux jeunes années de leur vie, mais cette croissance prend fin avec la génération née après 1995. En effet, entre 15 et 28 ans, 17 % des jeunes de la génération née entre 1965 et 1974 étaient allés au théâtre au moins une fois au cours des douze derniers mois ; en augmentation régulière, cette part s’élève à 30 % pour la génération née entre 1985 et 1994. Inversant cette tendance, les 15-28 ans de la génération la plus récente née entre 1995 et 2004 sont désormais moins nombreux (24 %) à être allés au théâtre au cours de l’année. »

Conclusion : ce n’est pas là que l’on trouvera le cœur de la démocratie !
Vanitas vanitatum, omnia vanitas !

Il faut plutôt trouver la raison d’être de la réouverture des lieux de spectacle vivant dans l’impérative nécessité de retrouver le chemin d’une humanité qui respecte ses propres valeurs : liberté et dignité des personnes qui savent gérer leurs différends pour nourrir la famille humaine de la diversité de leurs cultures et chasser de leur vie ceux qui veulent imposer leurs pratiques néfastes réductrices de libertés.

À moins que la décision ne dépende que de rapports de force qui font céder le plus fort… Mais, alors, l’art et l’humanité des libertés et dignités n’ont rien à y voir ! C’est, peut-être là malheureusement, la seule réalité commune du jour qui fait ré-ouvrir certains lieux de spectacle !

Jean-Michel LUCAS
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Pour mémoire la tribune parue le 24 novembre 2020 dans Télérama

Monsieur le président de la République,

Monsieur le Premier ministre,

Nous, directrices et directeurs de lieux culturels, appelons à la réouverture au public des théâtres et de tous les lieux de création et de diffusion du spectacle vivant dans sa diversité.

Nous y sommes prêts car nous sommes responsables face à la crise que nous traversons et solidaires des soignants qui sont souvent nos partenaires dans des projets artistiques ou culturels.

Nous y sommes prêts car dans nos lieux, les protocoles et les gestes barrières sont scrupuleusement respectés pour préserver les équipes, les artistes et les publics. Les équipes ont su s’adapter aux nouveaux modes de travail, grâce notamment aux mesures de soutien mises en place par l’État.

Nous y sommes prêts car nous sommes réactifs comme nous l’avons prouvé dès le mois de juin en proposant des actions et des projets en direction de la jeunesse et de la population, adaptés à la situation sanitaire.

Nous y sommes prêts car nous avons vu comment le public a répondu présent lorsque nous avons ouvert en septembre et octobre. Les témoignages de leur joie, leur émotion, leur enthousiasme et leur attachement à nos lieux sont une force quotidienne.

Nous y sommes prêts car sur nos plateaux des équipes artistiques continuent à répéter et leurs spectacles n’attendent que le public pour exister.

Nous y sommes prêts car nous sommes responsables et solidaires des intermittents du spectacle pour que l’année blanche ne devienne pas l’année noire de tous les précaires de notre secteur.

Nous y sommes prêts car nous savons qu’il n’est pas possible de réduire longtemps l’être humain à ses besoins physiologiques ; qu’il faut pour chacun nourrir son imaginaire, éprouver des émotions comiques ou tragiques, partager des idées ; nos lieux sont porteurs de liens indispensables à la construction collective d’espoirs, dont notre pays a un besoin impérieux.

Nous y sommes prêts car nous mesurons l’engagement sans faille de Madame la ministre de la Culture et la soutenons à la veille des décisions que vous devez prendre.

Cet appel n’est pas une tentative d’obtenir une dérogation mais un devoir pour nous d’affirmer la place des arts vivants, essentiels à l’équilibre démocratique de la nation.