Voici bientôt un an que théâtres et restaurants sont fermés. Quand ils rouvriront, serons-nous assez nombreux pour qu’ils puissent revivre ? Car, l’histoire nous l’a montré à bien des reprises, il est possible les arts de la scène ou la gastronomie disparaissent…

Actualités de l’économie sociale

Il y a une proximité entre le théâtre, et plus généralement les arts de la scène, et la gastronomie. L’acteur, comme le cuisinier, réalise spécialement pour vous, à l’unité, ce que l’industrie ou les techniques de duplication peuvent fabriquer en grandes séries. Certes, ses gestes sont le fruit d’un long apprentissage, et il sait les refaire quasiment à l’identique ; il n’en demeure pas moins que chacune de ses productions est unique. Une fois la pièce jouée, l’assiette consommée, il n’en reste que des souvenirs que vous garderez plus ou moins longtemps, mais qui se réfèrent à un moment, à un objet à la fois uniques et destinés à vous seul. Vous n’en pourrez pas retrouver l’équivalent, l’interchangeable, le lendemain, dans un rayon de votre grande surface.

Cette conscience de bénéficier de l’attention personnelle d’un artiste qui va jouer devant vous, ou dans la cuisine toute proche, qui va vous servir un produit fabriqué de sa main ou de sa voix en un seul exemplaire, explique sans doute pourquoi le théâtre, comme d’autres activités « culturelles » ou « non essentielles » a pu conserver un public et du prestige dans nos sociétés vouées au culte de la standardisation et de l’efficacité.

Or voici bientôt un an que théâtres et restaurants sont fermés. Un an, c’est à la fois peu et beaucoup.

C’est peu, par rapport à une vie. Il est de nombreuses circonstances qui ont pu amener astronautes, marins, soldats, étudiants, aventuriers, ou simples pékins sans aucun trait particulier, à passer une année dans une contrée lointaine où ils ont été privés de tout ce qui leur était jusqu’alors cher ou familier, sans que cela les empêche de reprendre ensuite le cours interrompu de leur vie d’avant.

Mais c’est aussi beaucoup. D’abord parce que cela concerne tout le monde, et non quelques volontaires ou quelques malchanceux qui n’ont pas tiré le bon numéro. Ensuite parce que l’issue s’annonce incertaine, partielle et progressive, parce que l’épreuve promet de laisser de nombreuses séquelles. Enfin et surtout parce qu’entre temps, les besoins, les habitudes, les attitudes ont pu évoluer.

Qui l’emportera, de l’explosion libératoire d’un désir si longuement entravé qui amènerait la foule à se ruer sur les théâtres et les restaurants avec la volonté de rattraper le temps perdu, ou de l’acceptation plus ou moins résignée d’un mode de vie qui aurait muté sous l’effet des périodes de confinement ? Je l’ignore, mais la partie n’est pas gagnée d’avance pour les saltimbanques ni pour les restaurateurs.

Je sais bien ce que sera mon choix, et celui de mes amis car qui se ressemble s’assemble. Mais serons-nous assez nombreux pour que théâtres et restaurants puissent revivre ?

S’ils ne survivent qu’à l’état de niche, pour une certaine élite, autant dire qu’ils seront morts, comme l’est la poésie aujourd’hui. Chaque genre a connu son âge d’or, qui a pu s’étaler sur plusieurs siècles ; certains ont connu ensuite le déclin, puis le déclassement. Tout le monde ne s’accordera pas, bien entendu, sur les dates correspondantes, mais peu importe. De même, il n’est pas essentiel de savoir en déterminer les causes premières, de décider si les révolutions technologiques priment ou non sur la démographie ou la sociologie.

L’Antiquité nous a laissé neuf Muses, chacune détenant un « portefeuille » de spécialités artistiques dont je veux bien imaginer qu’à l’époque de Cicéron ils étaient de taille comparable. Depuis, au fil du temps, il a bien fallu redistribuer les responsabilités, fusionner des services, faire évoluer les organigrammes. Nos Muses ne se retrouveraient pas aisément dans le découpage des Directions de notre ministère de la Culture.

Mais il nous suffit d’observer que des pans entiers de l’art et de la littérature ont disparu, tandis que d’autres sont apparus ; dès lors, il est de l’ordre du possible que les arts de la scène ou la gastronomie disparaissent. Il y a sur la Terre des milliards d’êtres humains qui vivent sans. Nous pouvons toujours penser que ce serait une perte civilisationnelle irréparable. D’autres pensent que l’on pourra rester cloîtré chez soi, à se nourrir de plats préparés industriels et à regarder des séries sur l’écran de son trucphone, sans être plus malheureux pour autant.

Je ne lis que très rarement les critiques gastronomiques. Néanmoins j’en reconnais l’importance, et je constate que ce genre résiste bien. La critique théâtrale est d’un ordre différent. Elle a toujours vécu dans l’ombre de la critique littéraire ; c’est bien normal car un livre est disponible partout, alors que l’affiche d’un théâtre ne va concerner que le lectorat susceptible de s’y rendre aisément. Quand les salles sont fermées, les rubriques théâtrales n’ont plus lieu d’être.

Nous avons assisté cependant, ces derniers jours, à un beau spectacle : celui de l’élection américaine et de ses suites. Nous aurions pu, nous aurions aimé, en lire des critiques, au sens théâtral s’entend. Il n’y en a pas eu ; j’ai eu au contraire l’impression que chacun des commentateurs, et ils étaient légion, se sentait appelé à dépasser son rôle et à monter lui-même sur la scène pour déclamer sa propre tirade. Le spectacle n’y a gagné ni en clarté, ni en qualité.

Tout le monde sur la scène, c’est encore pire que personne dans la salle.

Je crains que ce phénomène du « chacun est artiste, chacun est acteur, chacun a le droit de monter sur la scène, chaque parole qui y sera vociférée (que la scène soit virtuelle ou non) est légitime, chaque vocifération est un art » ne vienne submerger, et noyer, l’art scénique dans son entier.

Philippe KAMINSKI

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* Spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France, le statisticien Philippe Kaminski a notamment présidé l’ADDES et assume aujourd’hui la fonction de représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte-d’Ivoire (RIESS). Il tient depuis septembre 2018 une chronique libre et hebdomadaire dans Profession Spectacle, sur les sujets d’actualité de son choix, afin d’ouvrir les lecteurs à une compréhension plus vaste des implications de l’ESS dans la vie quotidienne.



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