Où notre chroniqueur, n’attendant rien de très intéressant de la réouverture des théâtres, se prend à rêver sans espoir à on ne sait trop quel baroquisme contemporain désidéologisé et, si possible, drôle.

RESTEZ CHEZ VOUS

— Il paraît que les théâtres vont rouvrir.

— Oui. Et il y en aura aussi peu dedans.

— De quoi ? Du théâtre ? Mais il y aura plein de spectacles, plein, c’est super.

— Peut-être. Mais peu de théâtre.

— Je te sens sceptique. Ce sera la fête, pourtant.

— Oui. Au « top » de l’administration, ils vont se bousculer, être pressés, tous, de redire ce qu’ils croient penser. En plus, si ça se trouve, ils auront mûri…

— Ils ne pensent pas, c’est ce que tu veux dire ? Alors que toi ?

— Ils répètent en boucle les mêmes formules, ils épaississent le délire. Dans leurs moments lucides, ils se comptent. Ils veulent faire nombre, additionner leurs chapelles. Croient que plus ils sont nombreux à dire une chose, plus elle est vraie. Ça les rassure, ça leur prouve qu’ils sont dans le vrai. Mieux, qu’ils sont la vérité.

— Eh bien, on dirait que tu prévois un soulèvement ?

— Non, non, non plus. Pas dans les théâtres en tout cas, pardon, les salles de spectacle.

— Et pourquoi non ?

— Parce qu’on arrive à rendre tout chiant. C’est une tendance lourde. Nécessaire, pour ainsi dire.

— Pourquoi ?

— Parce que tout est administratif. Tenir un propos dont on se fait croire qu’il est subversif implique que l’on se soumette à toute une batterie d’autorisations préalables. Il faut même être sélectionné. Le néant est un très gros travail, lent et besogneux.

—Tu es désespérant.

— J’espère bien.

*

— Si je te suis, il faudrait monter des choses anciennes, classiques.

— Oh, non, pourquoi ? Quelle drôle d’idée… Vu la manière dont on les monte, autant leur foutre la paix…

— Rien ne te va ?

— Les trois premiers actes de Tartuffe pourraient suffire. Victoire totale du faux dévôt : il tient les biens du père, va se taper sa femme et épouser sa fille. Les classiques, il faut les lire et relire. Et juger les contemporains à leur aune. Si on juge les contemporains entre eux, il n’y a plus que de la politique : on est d’accord ou pas avec. Non, non, ce n’est pas d’une tribune pour des idées que je rêve, c’est d’un vrai théâtre de notre temps.

— Tout ce qui se fait aujourd’hui est sans intérêt ?

— Mais oui, c’est beaucoup trop sérieux. Ils y croient. S’ils se moquaient d’eux-mêmes, ils auraient l’impression de commettre un blasphème, tellement ils pètent plus haut que leurs culs. Ils trouvent leur humanité rien moins que divine.

— Mais les idées de notre époque figureraient dans ton théâtre ?

— Bien sûr, portées par des idiots, bourrés de contradiction, faisant le contraire de ce qu’ils pensent faire. Les noces idiocratiques du grand pouvoir financier et de la religion écologiste, par exemple.

— Au pif ! Les personnages seraient tous ridicules ?

— Copieusement ! Et par là, peut-être pourraient-ils susciter un commencement d’empathie, dans ce grand suicide de notre époque !

— Surtout s’ils meurent dans d’atroces souffrances.

— Oh non, je ne suis pas là pour rendre la justice ! Plus ils ont des idées subversives, plus ils vivent en bourgeois ; et ça, c’est drôle en soi. Il faut se foutre de tout.

— On sent que tu as des idées.

— Mais oui, on aurait un marchand d’armes qui sponsorise par sociétés écrans interposées un honnête leader écologiste pour se refaire une virginité politique et accéder au pouvoir ; un pape chinois, athée complet, célébrant dans un brouillard opaque la naissance du trouple intégral Capital-État-Écologie (CEE) ; une institutrice dépressive-alcoolique accusée à tort d’élitisme par ses pairs pour avoir enseigné une conjugaison (le coupable était en fait le père d’un des élèves qui, amoureux éconduit, s’était ainsi vengé de l’institutrice) ; une militante décoloniale recrutée par une université jésuite américaine qui, à la suite d’une apparition de la Vierge Marie, milite pour le retour aux affaires de Napoléon Bonaparte, actuellement interné à Sainte-Anne sous le pseudonyme transparent  de Mahomet II  ; un couple de chômeurs auquel ses enfants reprochent de ne pas s’être séparé afin d’avoir une enfance normale ; une performeuse vendant des posters hyperféministes d’elle nue et les jambes écartées, pour le plus grand bonheur des adolescents mâles du monde entier soudain convertis par le discours de la dame ; une professeur de science politique renonçant à enseigner la séparation des pouvoirs à un journaliste analphabète et cocaïnomane, et qui tombe amoureuse d’un transsexuel renonçant à la station verticale considérée comme phallique et phallocratique et patriarcale ; un patron de la presse prétendument révolutionnaire vantant la décroissance travaillant pour les fonds de pension américain rackettant les vieux dans les EHPAD ; un avocat grand défenseur du droit d’asile éperdument amoureux d’un homosexuel d’extrême-droite militant pour la remigration, adopte avec lui un petit Comorien qu’on prénommera Adolf, pour faire bonne mesure ; une féministe intégrale prônant la femme comme nouvelle race supérieure tombant éperdument amoureuse d’un terroriste islamiste et n’y voyant aucune contradiction, parce que quand même ça change des types falots qui s’excusent d’être là et te font signer des feuilles de consentement ; un ministre de l’éducation interdisant les enseignements, devenus trop polémiques et pas assez laïques, de l’histoire et de la biologie et épousant en secret un panda dans une ancienne colonie ; un émir arabe achetant une fortune un faux Vinci représentant Jésus et discutant avec lui sur son yacht de ses difficultés sexuelles avec ses quatre femmes ; deux amoureuses de la nature, fondant une secte Gaïa d’adoration de Notre Mère la Terre et militant pour la fabrication industrielle, mais délocalisée en Asie du Sud-Est, de bébés humains bios garantis « satisfait.e ou remboursé.e » ; un syndicaliste engagé qui se suicide à la fermeture du port qu’il a largement contribué à bloquer ; un couple de milliardaires Chinois heureux de voir l’Occident aplati mais fomentant l’assassinat de leur fils à Monaco avant que le Parti ne se rende compte qu’il est homosexuel.

— Ça manque de structure. Et il y a trop de monde. Ça va coûter trop cher.

— Oui, il va falloir composer.

— Pourquoi tu ne t’y mets pas ?

— Qu’en sais-tu ?

Pascal ADAM

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Avec un goût prononcé pour le paradoxe, la provocation, voire la mauvaise foi, le dramaturge, metteur en scène et comédien Pascal Adam prend sa plume pour donner un ultime conseil : « Restez chez vous » ! Tel est le titre de sa chronique bimensuelle, tendre et féroce, libre et caustique, qu’il tient depuis janvier 2018.