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Tiers lieux ou l’art de la faire à l’envers

Tiers lieux ou l’art de la faire à l’envers
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Les tiers lieux sont des belles tentatives d’utopies concrètes, nées d’un désir profond de liberté. Ils sont hélas aussi un parfait outil pour achever le renversement de la politique culturelle publique. L’idéologie néolibérale n’hésite ainsi pas à labelliser et à institutionnaliser la précarité des tiers lieux, pour son profit.

Culture, politique : l’art des mots

Le choix explicite par les pouvoirs publics de rendre privé, marchand, ce qui est public, d’intérêt général nous est, aujourd’hui, familier.

Mais il y a mieux actuellement :  une politique publique qui invoque ses propres principes fondateurs pour, à la fois, les faire disparaître et, à la fois, masquer l’opération.

Un exemple significatif est celui des tiers lieux qui font actuellement l’objet de développements de politiques publiques, ministère de la Culture et collectivités territoriales réunis.

À l’origine, l’expression tiers lieux a désigné ce qui est entre le travail et la maison. Mais dans l’imaginaire, l’expression tiers lieu a débordé ce sens : elle est associée aux lieux intermédiaires, aux friches et fait partie de ces appellations qui évoquent la marge, l’alternatif, l’autonomie. Elle englobe des espaces issus d’initiatives indépendantes, parfois individuelles, hors cadre des logiques de politiques culturelles, échappant aux labellisations, nés dans une revendication de liberté, vivant dans une variété infinie de modalités de collaboration, de gestion.

Or, paradoxalement, le tiers lieu est aujourd’hui devenu un label administratif, par exemple pour l’aménagement officiel du Grand Paris (établissement public).

Ainsi, le ministère de la Culture organisait, en octobre 2019, une table ronde intitulée : ‘‘Les tiers lieux : quels modèles et rôles dans le Grand Paris ?’’ dans la cadre d’un des forums Entreprendre dans la Culture dans le Grand Paris. Organisés depuis 2015, ces forums veulent « apporter un coup de projecteur sur les projets innovants portés par des entrepreneurs culturels […] pour des initiatives […] qui font de l’entrepreneuriat culturel un laboratoire des entreprises de demain ». On ne peut être plus clair.

En juin 2019, Le Monde cite : « L’État s’engage à soutenir les tiers lieux dans les territoires : le gouvernement va lancer un appel à manifestation d’intérêt pour identifier 300 fabriques de territoire, dont 150 dans les quartiers prioritaires. » Il faut « créer du lien ».

Dans le même temps, des collectivités territoriales lancent des appels à projets tiers lieux, comme la région Occitanie en 2019, l’Île-de-France, la Nouvelle-Aquitaine

L’association des mots « tiers lieu/entreprise/aménagement du territoire/utilité sociale » est administrativement posée.

Pour comprendre ce qui se joue, il est intéressant de faire un retour sur l’histoire.

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Il était une fois… Dans les années 1960, en Hollande, en Allemagne, en Suisse, aux États-Unis, puis en Angleterre, en France, etc., des artistes de toutes disciplines, avec des militants, ont décidé d’occuper des lieux pour y développer leurs activités, libérées, autant que faire se peut, des normes, des hiérarchies, des modalités de reconnaissance, des clivages, des modèles institués… Des collaborations avec les habitants des quartiers proches se sont tissées. On appelait ces endroits (aujourd’hui encore) des lieux alternatifs. L’esprit y était, y est parfois encore, celui d’un lieu de vie régi au gré de ses propres dynamiques. Il s’agissait majoritairement d’occupation spontanée de bâtiments, souvent industriels, abandonnés : d’où l’expression de friches culturelles. Et le squat, l’occupation sans titre, est leur modalité d’existence.

Nous sommes dans les années 1960, 70. Tout, à partir de là, va se jouer avec les autorités, entre conflit, tolérance, acceptation, régularisation plus ou moins temporaire… L’histoire de ces lieux est celle de conflits avec les pouvoirs politiques, mais aussi les institutions culturelles, autour de l’exigence d’indépendance, de spontanéité de l’expression culturelle et artistique, d’autonomie d’organisation.

Tout ceci paraît daté. Pourtant les squats se multiplient toujours dans des friches. Aujourd’hui, il est difficile de ne pas penser, dans un enjeu bien plus large – écologique, social, politique, économique, culturel –, aux ZAD, en particulier à Notre-Dame-des-Landes…

La notion de friche a fini par englober une grande diversité de lieux ayant une caractéristique invariante : la précarité et le temporaire, c’est à dire l’incertitude des moyens (souvent revendiquée) et l’indétermination du temps et, donc, de sa maîtrise.

Dans le même temps, dans les années 1980, on a commencé, dans la culture, à valoriser les laboratoires, les fabriques, les projets transdisciplinaires, ce qui semblait correspondre à l’esprit du mot friche dont l’usage est ainsi devenu positif : plutôt qu’un lieu, il désignait une démarche. De plus, l’esprit de la friche, c’était et c’est une gouvernance évolutive, participative, qui privilégie souvent le processus sur l’œuvre achevée, une participation des publics, etc.

Les friches ont été, progressivement, officiellement prises en compte par des collectivités dans ce que certains ont appelé un urbanisme transitoire (un exemple récent des plus connus : les Grands Voisins par la ville de Paris).

En France, la première bascule politique importante a eu lieu en 2001 avec le rapport Les nouveaux territoires de l’art et friches culturelles, rapport commandé par un secrétaire d’État du ministère de la Culture, Michel Duffour. Ce rapport demeurera marginal dans la mise en œuvre des politiques publiques mais ouvrira très largement un débat qui, depuis, ne s’est pas refermé et aura une incidence idéologique et politique non négligeable.

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Ce raccourci historique pourrait donner le sentiment qu’il existe deux réalités opposées : celle de l’institution publique (ou parapublique) et celle de fonctionnements alternatifs. Mais l’évolution des politiques publiques vers une logique privée marchande va aboutir à des tentatives et réussites d’absorption des friches, y compris de leur esprit de marginalité.

Ainsi le tiers lieu est-il devenu une sorte de modèle idéal d’outil et de fonctionnement qui, par appropriation des valeurs alternatives des friches (le provisoire, le souple, le décloisonnement, etc.), donc séducteur, développe un exemple de lieu parfaitement néolibéral : indistinction entre initiative publique, initiative de droit privé, initiative marchande ; fonctionnement par appels à projets à durée limitée sans garantie de continuité de moyens de fonctionnement ; missions à la fois éducatives, sociales, d’économie libérale ; souplesse de gouvernance conditionnée à l’arbitraire des ressources et partenariats ; pas d’exigences dans la rémunération des initiateurs et acteurs.

C’est sur ce dernier point que l’enjeu a été le plus clair.

Ainsi, le 30 octobre 2019, le secrétaire d’État Gabriel Attal, dans une spontanéité naïve révélatrice de l’inexpérience politique, a déclaré : « On prend un exemple, les Restos du Cœur. 70 000 bénévoles réguliers. Si c’était des permanents payés au smic par l’État, ça serait plus de 200 millions d’euros par an. C’est des bénévoles avec les Restos du Cœur, donc c’est aussi une économie. »

Autrement dit, si dans les tiers lieux, certains veulent être rémunérés, qu’ils agissent « en entrepreneurs » avec les quelques financements publics qu’on leur attribuera en fonction de l’intérêt provisoire du moment, dans l’indistinction des sources et des formes d’aide. C’est le cas de l’aménagement du Grand Paris.

On leur demande de mêler activités sociales, éducatives, espaces de co-working, soutien aux start-up, ateliers d’artistes, production artistique, Fab Lab, etc. Le tiers lieu fonctionne sur une logique d’entreprise, soutenue par une communication en faveur de l’innovation, de fonctionnement participatif, de coopération, de légèreté, de bénévolat…

Le tiers lieu est un parfait exemple et outil pour achever le renversement de la politique culturelle publique.

Le problème est que, dans la précarisation généralisée, le tiers lieu peut devenir une alternative précaire.

Le problème est que la reconnaissance des tiers lieux est un des moyens de banalisation de la précarité.

Le problème est que, dans le contexte de baisse des moyens des collectivités territoriales, ce type d’initiative tend à leur apparaître comme une solution positive de maintien d’activités culturelles, alors que, en instituant une politique de l’incertitude et du provisoire, en fragmentant les subventions et la durée des soutiens, elle affaiblit leur politique culturelle, tout en leur permettant d’afficher une image de modernité.

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Tout ce qui précède ne cherche pas à donner une image négative de ce qui motive les démarches et projets alternatifs que beaucoup tentent, dans la fragilité, de mettre en œuvre.

Bien au contraire, ce texte correspond à un regret : celui que l’évolution néolibérale instrumentalise ces volontés, tentatives d’utopies concrètes afin de les rendre, de fait, irréalisables. Tentatives qui prennent source dans un désir de démocratie, de liberté.

Michel SIMONOT
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Lire et/ou télécharger notre étude
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Écrivain pour la scène. Sociologue de la culture. Engagé dans la vie artistique ainsi dans que dans les responsabilités d’organismes artistiques et culturels. Poursuit une réflexion sur l’écriture et la scène ainsi que sur les rapports entre les enjeux artistiques et les politiques culturelles. Auteur notamment de : Le but de Roberto Carlos (Quartett, 2013), Delta Charlie Delta (Espaces 34, 2016) et La langue retournée de la culture (Excès. 2017). Il tient depuis début octobre 2019 une chronique bimensuelle dans Profession Spectacle intitulée : « Culture, politique : l’art des mots ».


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