Les transitions écologique et sociale ne pourront advenir que si les acteurs de la culture collaborent plus étroitement à l’élaboration des politiques publiques. Cette urgence de transversalité vient d’être rappelée par différentes personnalités politiques au cours du forum POP MIND.

Organisé par l’UFISC à Orléans au début du mois d’octobre, le forum POP MIND a rassemblé plusieurs centaines d’acteurs culturels pendant trois jours. La table ronde inaugurale a notamment rassemblé diverses personnalités politiques, représentant différents réseaux majeurs, autour de la question : « Cultures, communs et solidarités : un nouvel imaginaire pour ranimer nos sociétés. »

En deux parties, notre retranscription a d’abord résumé – dans un article précédent – le constat posé par les participants à la table ronde. Nous dégageons aujourd’hui quelques pistes structurelles et concrètes, énoncées au cours de la discussion, pour les mois et années à venir.

Repartir de l’existant

Comment donc accélérer cette mutation vers davantage de transversalité ? « Si on veut réfléchir à de nouveaux imaginaires sur la culture, il faut partir de l’existant », répond sans hésitation Frédéric Hocquard, un « existant » que l’élu de la culture à la ville de Paris superpose littéralement à la pandémie.

Il évoque deux enseignements à tirer en rapport avec la culture, au lendemain des confinements. « Le premier est qu’on a eu, sinon un sursaut, du moins un rapport qui s’est modifié vis-à-vis de la culture quand il y a eu l’histoire du ‘‘non-essentiel’’, car il y a eu un appel, un cri de la part de la société qui a dit son besoin de la culture, explique celui qui préside par ailleurs la FNCC. Le second fait qui me semble intéressant, c’est que, quand les lieux ont rouvert, au mois de juin, tous les directeurs de salles, de théâtres, de cinémas et de musées ont constaté que le public n’était pas revenu. Les gens ont bien voulu refaire culture, mais ont choisi le plein air, des temps plus festifs à ciel ouvert qu’enfermés. » Reste à savoir s’il s’agit d’un phénomène durable ou éphémère, si cela va avoir des conséquences sur le rapport aux œuvres. Dans tous les cas, « les nouveaux imaginaires sont à penser en fonction de ces nouveaux paradigmes ».

Charles Fournier défend cette relecture de l’existant, mais de manière plus large, sans le circonscrire au seul contexte de la crise sanitaire. « On peut, en apprenant à relire nos territoires et ce qui existe, trouver matière à avancer, à inspirer nos imaginaires, car il ne s’agit pas seulement de sortir de la crise sanitaire, explique l’élu de la région Centre-Val-de-Loire en charge de la transformation écologique et sociale des politiques publiques. La première des inspirations vient de ce qui existe déjà. On a autour de nous énormément d’expériences inspirantes, dans l’économie sociale et solidaire, au sein des territoires. Il y a des entrepreneurs de la transformation. C’est vrai que les politiques publiques sont souvent en décalage avec ces initiatives. La première étape est d’être capable de relire ça, dans le contexte d’un monde qui doit évoluer. Je crois que nous aurons là matière à faire beaucoup. »

Cela implique un dialogue entre les acteurs culturels et les personnes qui ont la responsabilité des politiques publiques, deux mondes qui communiquent peu, employant des logiques et un vocabulaire qui peinent à s’écouter naturellement. En travaillant sur le réseau et l’écoute, Christophe Bennet pense qu’une partie du chemin pourrait être parcouru.

« Ce dont les DAC ont souvent besoin, dans l’immédiateté, c’est de trouver des solutions face aux problématiques, et c’est là où le réseau a un grand rôle à jouer, affirme ainsi le président de la FNADAC. Il ne s’agit pas de réinventer le fil à couper le beurre, mais il y a déjà des modèles inspirants qui existent : il suffit de les identifier pour trouver rapidement des solutions. »

Il évoque une attente forte, notamment de la part des élus, d’aller au-delà des politiques publiques culturelles traditionnelles, ce qui implique de travailler avec ceux qui œuvrent et innovent déjà sur le terrain. « Ces opérateurs que nous accompagnons peuvent nous nourrir de leur expérience de terrain car ils sont déjà dans la transversalité, poursuit-il. Il faudrait avoir une boîte à outils, qu’on puisse rapidement acquérir des réflexes concrets, pour que, face à une problématique de territoire, on ait des solutions possibles. »

Olivier Morin ne dit pas autre chose lorsqu’il évoque certains défis énoncés par la Fédération Arts vivants et départements : « la sensibilisation des élus aux enjeux des politiques culturelles dans le contexte économique fortement contraint » et « l’adaptation des modalités d’accompagnement » sont au cœur des enjeux culturels départementaux.

Et concrètement ?

Si Fabrice Morio dit avoir « vu les curseurs bouger » au fil des ans, de son arrivée au ministère de la Culture à son installation comme DRAC Centre-Val-de-Loire, citant notamment la place fondamentale prise par l’action culturelle dans les programmes de lieux labélisés, le besoin de transformations concrètes est rappelé par tous les intervenants : transversalité, dialogue, repérage de l’existant, travail sur les communs, fabrication d’un nouvel imaginaire… Comment rendre concrets ces nobles désirs affirmés publiquement et d’une voix unanime ?

Charles Fournier évoque un dispositif que vient de mettre en place la région Centre-Val-de-Loire. « Nous venons de lancer un appel à projets autour de culture et transition écologique, qui a reçu énormément de réponses, développe-t-il. Je crois que les acteurs de la culture pourront nous aider à fabriquer cet imaginaire de la transformation, à mettre en représentation ce que sera ce monde transformé face aux difficultés dans lesquelles nous sommes aujourd’hui. » La logique de l’appel à projets thématique n’est cependant pas sans poser une double interrogation, la première étant la néo-libéralisation qu’implique l’appel à projets comme tel, qui a tendance à remplacer le financement au long cours, la seconde étant de réduire l’art au rang de média, c’est-à-dire de mettre la création artistique à la remorque d’une idéologie, fût-elle la plus belle de toutes.

Autant d’interrogations sur lesquelles Charles Fournier ne s’arrête pas, puisqu’il conçoit la politique publique comme une capacité à susciter un mouvement collectif autour d’une conviction supposément commune. « Je crois que notre responsabilité n’est pas tant d’avoir la réponse ou d’être les offreurs de la réponse, mais bien d’être capables d’entraîner du mouvement, des initiatives, de leur donner corps et de faire en sorte que ces initiatives fassent masse. »

Patricia Andriot appelle à renforcer l’économie sociale et solidaire (ESS), comme paradigme fondamental pour toutes les mutations à venir. « J’ai la faiblesse de penser que l’ESS amène fondamentalement de la transversalité, explique-t-elle. L’enjeu de faire basculer les imaginaires ouvre un champ important et nouveau, pour une autre façon de penser l’économie qui ne mette pas d’un côté, l’économie publique, de l’autre, l’action entrepreneuriale. Il faut faire système autour d’un nouveau paradigme qui est celui d’une économie pensée autrement, remettant l’homme au cœur des choses. »

Pistes de travail pour les mois à venir

Dans cet esprit, elle propose de décoloniser l’imaginaire du « tout-économique », de développer massivement les SCIC, système qui mixe des économies et l’alliance d’acteurs privés-publics, et surtout d’introduire du temps long dans les logiques de financements publics, afin de protéger les structures existantes et de permettre aux initiatives innovantes d’aboutir. « Je trouve que dans les politiques publiques qu’on mène, il faudrait oser des expérimentations qui ne soient plus des accompagnements sur douze ou dix-huit mois, mais sur au moins cinq ans, appuie-t-elle. Car on sait pertinemment qu’on ne trouve pas de modèle économique en dessous de cette durée. »

Dans l’esprit d’une pérennisation des modèles et des pratiques, Christophe Bennet propose l’institution de rencontres entre toutes les puissances publiques finançant des projets, afin de mieux coordonner les aides et répondre aux besoins. Une proposition qui résonne avec l’envie d’Yvan Lubraneski de développer « l’inter-territorialité ». « Nous avons tendance à mettre des frontières là où les acteurs culturels n’en mettent pas, explique le représentant de l’Association des maires ruraux de France (AMRF). Il faudrait que chaque territoire – commune, agglomération, ville… – soit capable de répondre à un acteur qui propose un projet qui transperce l’ensemble de ces frontières. Il faut qu’on travaille l’agilité à tous les échelons territoriaux. »

Frédéric Hocquard préconise des politiques publiques qui soient collectives, construites avec le milieu culturel, reconnaissant que les institutions ne sont pas outillées pour ça à l’origine. Devant la pression foncière, il préconise un développement des espaces fonciers consacrés par les villes à la culture. « Dans toutes les métropoles, il y a une pression foncière qui raréfie ou formate les lieux, explique-t-il. Il faudrait avoir la possibilité de retrouver des espaces où l’on peut inventer des choses sur le plan culturel. Il s’agit de redonner une place physique à la culture, car celle-ci ne se résume pas à un budget. »

Dans l’idée de la transversalité, c’est-à-dire de renforcer les liens entre les pouvoirs publics et les acteurs de la culture, Christophe Bennet aimerait mettre en place des formations pour tous les acteurs d’un territoire « sous forme d’ateliers sur des sujets pratico-pratiques », tandis qu’Yvan Lubraneski évoque le désir de l’AMRF d’organiser un événement fédérateur, à l’échelon départemental, au cours duquel « les actions à valoriser puissent être présentées aux élus qui n’ont pas forcément les clefs pour appréhender ces initiatives ».

Pierre GELIN-MONASTIER

.
Lire aussi : Transition et transversalité : les politiques culturelles à la croisée des politiques publiques 
(1/2)

.