Ukraine (2) – Taras Voznyak : “Nous sommes les soldats de la culture”

Ukraine (2) – Taras Voznyak : “Nous sommes les soldats de la culture”
Publicité

Taras Voznyak, ancien officier de l’Armée rouge et aujourd’hui directeur du plus grand musée des beaux-arts en Ukraine, conçoit la culture comme une arme, voire comme une forme du politique. Dans le conflit qui oppose la Russie à l’Ukraine, ces mots ont une portée forte. Rencontre.

De notre correspondant en Ukraine

Un sexagénaire raffiné, à la mine sévère mais non moins accueillante, nous reçoit dans son bureau de la Art National Gallery de Lviv. La pièce est vaste, les murs couverts de toiles anciennes, la bibliothèque est fournie. Lorsque j’entre, il se lève de son bureau art déco en loupe d’orme et m’invite aussitôt à prendre place dans l’un des fauteuils qui entourent la table basse. L’élégance et la politesse traversent les siècles ; nous sommes bien en Europe.

Taras Voznyak, né en 1957, incarne parfaitement cette génération charnière entre l’ère soviétique et celle de l’Ukraine indépendante : il a été officier de l’Armée rouge dans les années 1980 – expérience qui lui permet de porter aujourd’hui un regard affûté sur la guerre –, puis programmateur dans une usine de machines à fraiser (il est diplômé de l’école polytechnique de Lviv). Au cours de cette même période, tout en traduisant des philosophes allemands (Gadamer, Husserl, Heidegger, etc.), il milite au sein d’un groupe informel d’intellectuels, « L’école de Lviv », dont l’objectif était la diffusion des idées démocratiques.

En 1987, il fonde avec Mykola Yakovyna une revue, Ï. Il en restera indéfectiblement le rédacteur en chef. D’abord imprimée à Vilnius, puis façonnée à Lviv et diffusée dans toute l’Ukraine, elle connaît un large succès et devient en quelque sorte un « think tank ». Les principales questions sur lesquelles Ї travaille sont celles de la société civile, des droits de l’homme, des relations inter-ethniques, de la coopération transfrontalière, du multiculturalisme, de l’intégration européenne, du régionalisme, de la mondialisation et des mouvements antimondialistes, du dialogue œcuménique, etc.

*

C’est au sujet de cette revue que nous avons souhaité le rencontrer, mais aussi plus largement pour qu’il évoque comment la vie culturelle se poursuit « à l’arrière », en dépit de cette guerre qui, si l’on en croit les déclarations de Lavrov, ne menace pas seulement l’Est de l’Ukraine, mais l’ensemble de son territoire. Entré dans le vif de notre sujet, que l’on pourrait titrer « La culture en (temps de) guerre », il nous confie que le 24 février, bien sûr, tout s’est arrêté. L’urgence était avant tout militaire, mais poursuit-il : « Pour nous, à notre poste, il s’est agi de protéger le patrimoine artistique national. Pas seulement les œuvres d’art, mais aussi les bâtiments, notamment les châteaux. » Taras Voznyak sort alors son téléphone portable et passe une courte vidéo montrant la chute d’un missile à une centaine de mètres d’un château médiéval. L’urgence était de diverses natures.

Pour le Musée national d’art de Lviv, qui possède l’une des plus grandes collections d’icônes au monde, mais aussi des toiles de grands maîtres comme Georges de La Tour ou Goya, il a fallu hiérarchiser les priorités. Les œuvres ont été classées en trois catégories, en fonction de leur importance patrimoniale. Point de jugement subjectif, cela s’est fait en fonction de leur place dans l’Histoire de l’art. Enfin, des gardes militaires ont été postés autour du musée. Les œuvres devaient être protégées autant que possible. Le pillage culturel est l’une des facettes de toute guerre, c’est bien connu, mais ce peut être tout autant la destruction pure et simple et, en l’occurrence, la Russie veut éradiquer, comme elle l’a fait à l’époque soviétique, toute spécificité de la culture ukrainienne. Nous défendre, c’est aussi protéger cette culture.

*

Lorsque le danger s’est éloigné, Taras Voznyak a pris la décision de programmer des expositions temporaires. Le musée ne pouvait rouvrir, puisque les principales œuvres du fonds étaient emballées en lieu sûr. Ainsi, deux expositions ont vu le jour au printemps, d’artistes de Kyiv réfugiés à Lviv, Vlada Ralko et Volodymyr Budnikov, que le musée avait accueillis en résidence aux premiers jours du conflit.

L’aide est aussi venue de l’étranger, mais sans pour autant passer par les ministères. Tout s’est fait, simplement, par les contacts de personne à personne tissés au fil des années avec les musées d’autres pays. Ainsi la Pologne, la Lituanie, avec lesquelles Lviv a une Histoire commune, mais aussi l’Italie ont été très présentes.

Cela a été possible grâce à la liberté qui règne dans l’administration culturelle ukrainienne : tout ne doit pas forcément passer par le ministère, surtout dans une situation d’urgence. Voznyak ajoute qu’une telle liberté n’existe pas en Russie où tout dépend du Tsar ! — j’ai eu envie d’ajouter qu’en France aussi, il aurait fallu, à mon avis, passer par le ministère, mais je me suis abstenu…

*

Je demande alors à Taras Voznyak ce qu’il pense des dernières positions publiques prises par Mikhaïl Piotrovski, directeur du musée de l’Hermitage, pour lequel « la Russie mène une offensive culturelle, semblable à “l’opération militaire spéciale” en Ukraine, afin de façonner un nouveau modèle culturel européen. »

« C’est le cas, en effet, nous répond Voznyak, la Culture est une arme, mais il n’y a rien là de nouveau dans la manière d’agir des Russes. Staline faisait de même. S’imposer par leur culture, par le soft power comme l’on dit aujourd’hui, et dans le même temps détruire celle des Nations qu’ils asservissent. Aujourd’hui déjà, à l’Est, ils interdisent l’ukrainien dans les zones qu’ils occupent, brûlent des livres, déportent la population. Ils commencent leur politique de russification. En fait, la Russie a un problème avec ses racines culturelles. Elle se prétend slave, par exemple, mais la réalité est bien plus complexe. Elle a une forte composante de peuples non-slaves dont les langues sont finno-ougriennes (Caréliens, Komis, Oudmourtes, Mordves, etc.), auxquels il convient d’ajouter les peuples caucasiens et ceux turcophones. En apparence, la Fédération de Russie respecte cette diversité au moyen d’une structure politique fédérale composée de 21 Républiques ; mais en réalité Poutine et ses idéologues ont une vision impérialiste de l’espace qu’ils contrôlent et, dès lors, ne supportent pas que l’Ukraine, si longtemps occupée et même un temps appelée « Petite Russie », se tourne vers l’Ouest et refuse d’entrer dans l’orbite de Moscou.

— Que la culture soit une arme se conçoit parfaitement, lui dis-je, souhaitant le relancer sur Piotrovski, mais comment éviter à la culture de devenir de la propagande au service d’une idéologie, quelle qu’elle soit ?

— Voilà une question fondamentale qui hante le champ de la culture. En fait, il y a selon moi, deux types de propagande, l’une utile, au service d’une pensée qui respecte les droits humains, ou encore le Décalogue de Moïse, pour vous donner une référence spirituelle, et, d’autre part, une seconde qui est au service du crime, comme ce fut le cas de la propagande de Goebbels. Certains pensent que la culture doit être séparée du politique, mais c’est un leurre, car les deux sont inextricablement liés. La culture ne naît pas ex nihilo, elle est le fruit d’une société vivante, à l’œuvre. Ainsi la culture n’est jamais qu’une forme du politique. »

*

La culture comme forme du politique… Voilà qui invite à revisiter l’histoire culturelle de l’Ukraine et de la Russie, de leurs fondations à aujourd’hui, en passant – évidemment – par la terrible phase du communisme soviétique. Taras Voznyak ne se prive pas de nous donner son avis d’Ukrainien sur ce point.

« La Russie a vécu comme une humiliation l’effondrement de l’URSS (j’acquiesce et reconnais que nous avons largement occulté ce fait en Occident) et depuis la fin des années 1990, elle est animée par un esprit de revanche. Les Russes n’ont pas su saisir l’occasion de cet effondrement pour repenser leur identité. Bien au contraire, ils sont retombés dans l’ornière d’une identité impérialiste, violente et paranoïaque.

Bien sûr il faudrait nuancer : il ne s’agit pas de tous les Russes, mais l’opposition est très minoritaire. Et j’ajouterai que j’ai toujours à l’esprit ces mots de Thomas Mann à propos du nazisme : ‘‘Nous sommes tous responsables.’’ Repenser son identité passera désormais, pour la Russie, par un éclatement de la Fédération, dislocation que j’appelle de tous mes vœux. Je suis persuadé que nombre de Républiques de la Fédération l’espèrent aussi, et même des alliés de Poutine comme Loukachenko, aussi étonnant que cela puisse paraître.

L’URSS, au moins, avait une idéologie, un projet de société, tandis que la Russie poutinienne ne propose rien d’autre qu’un agrégat disparate mêlant impérialisme tsariste, orthodoxie radicale et nostalgie de la Grande Guerre patriotique. D’où leur prétention aujourd’hui à dénazifier l’Ukraine pour justifier leur guerre, alors que nous avons un président juif ! Ils brûlent nos livres, détruisent notre culture, mais c’est nous qui serions nazis ? C’est le monde à l’envers… Je suis sidéré qu’une telle rhétorique, qui renverse et retourne la réalité, trouve un écho favorable, même en Europe de l’Ouest, comme le prouvent les résultats électoraux de l’extrême-droite en France. » J’ajoute, levant les sourcils : « Sans oublier l’extrême gauche de Mélenchon… », car l’influence russe aura séduit, ces dernières années, les deux extrêmes politiques en France.

*

Je demande à Taras Voznyak de conclure en quelques mots notre entretien. Il marque un silence, le poids de la situation tragique pèse sur son visage qui se ferme, dur, concentré. Il commence par ces propos fatalistes : « En fait, la guerre est l’état naturel de l’homme ; la paix est toujours une exception. » Je le regarde, effaré, mais me souviens que c’est la pensée même, foncièrement pessimiste, de Hobbes dans son De cives et me dis que décidemment la France a trop lu Rousseau… Voznyak me regarde, esquissant un léger sourire, le regard froid : « Vous semblez dubitatif, monsieur… » Je hoche la tête et lui réponds que j’espère encore possible une nature humaine moins violente. « Alors, finissons en espérant des temps meilleurs, me rétorque-t-il, d’ailleurs cette guerre a des effets positifs. Regardez : l’Europe se réveille et prend conscience du danger que constitue la Russie. Quoi qu’il en soit, je suis persuadé que nous avons déjà gagné. Notre Nation se renforce, notre identité s’affirme. En fait, la Russie a déjà perdu… elle appartient déjà à la Chine… »

Nouveau silence. On se regarde. Une certaine tension est perceptible – peut-être seulement de mon côté. Et Taras Voznyak de lancer alors, avec fermeté : « Quant à nous, intellectuels, créateurs, nous sommes les soldats de la Culture et nous devons tenir notre rang. »

Réginald GAILLARD

.
Lire aussi : Ukraine (1) : Vasylenko, entre guerre et peinture
.


Quelle guerre pour les artistes ukrainiens ? Telle est l’interrogation fondamentale de cette série d’articles sur les milieux artistiques et culturels en Ukraine. À Lviv, Kyiv, Odessa ou encore Kharkiv, notre correspondant Réginald Gaillard, écrivain et éditeur, part à la rencontre de celles et ceux qui font acte de résistance par leur œuvre.


Taras Voznyak (© Art National Gallery de Lviv)

Taras Voznyak (© Art National Gallery de Lviv)

.



SOUTENEZ-NOUS GRATUITEMENT

ABONNEZ-VOUS À NOTRE CHAÎNE YOUTUBE !



.

.

.

Newsletter

Sélectionner une ou plusieurs listes :
Publicité

Laisser une réponse

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.