Ukraine (3) – Roman Sigov : “La culture est guerrière, elle instrumentalise la vérité”

Ukraine (3) – Roman Sigov : “La culture est guerrière, elle instrumentalise la vérité”
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Fils du philosophe Constantin Sigov et sociologue considéré comme l’un des jeunes intellectuels prometteurs d’Ukraine, Roman Sigov porte une parole franche et sans détour sur la guerre qui oppose la Russie à l’Ukraine. Rencontre.

De notre correspondant en Ukraine

Alors que Moscou vient de bombarder le port d’Odessa, que l’armée ukrainienne lance une contre-offensive sur Kerson et que deux heures auparavant encore les alarmes aériennes retentissaient dans Kyiv, je retrouve Roman Sigov au café Zigzag où il m’a donné rendez-vous. J’arrive en avance, la salle fourmille de jeunes Kiéviens qui viennent bruncher, sans souci aucun des alertes…

Le jeune homme qui me rejoint, cheveux longs noués en catogan, barbe courte, tenue décontractée, est le fils du philosophe Constantin Sigov. Bon sang ne saurait mentir : je comprends très vite que ce sociologue de formation, récemment invité par la fondation Tocqueville à participer au colloque « La question russe : l’Ouest face à Poutine », est une future belle pointure de l’intelligentsia ukrainienne.

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Après avoir commandé un café, il embraye directement, après que je lui ai demandé comment le sociologue qu’il est appréhende cette guerre.

— Je dois reconnaître que depuis le début de l’invasion il est très difficile de se concentrer sur quelque chose qui ne soit pas lié d’une façon ou d’une autre à la guerre. Donc, depuis le 24 février, je suis moins sociologue qu’un simple citoyen engagé. Le premier effet de la guerre sur moi a été que je suis devenu plus pragmatique, efficace. De telles circonstances font que, d’emblée, on distingue ce qui est urgent de ce qui ne l’est pas. On est dans un état de vigilance et d’attention aiguës.

— La vie culturelle à Kyiv s’est-elle maintenue malgré la guerre ?

— Oui, c’est impressionnant que la vie culturelle, mais aussi scientifique, se soit maintenue. C’est notre façon de résister. En fait, toute la société a continué de vivre et même, je dois dire, de façon plus intense, afin d’être au service de notre pays. J’ai une amie qui travaille pour une banque étrangère. Le siège a été sidéré que la filiale ukrainienne reste « connectée » et continue de travailler. Les employés étaient dans les bunkers avec leurs ordinateurs portables !

Hugo a écrit ce vers dans les Châtiments : « Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent. » Il n’a jamais été autant d’actualité en Ukraine, n’est-ce pas ?

— En effet ! Mais cela se comprend aussi par le ressenti de la guerre qui est une expérience-limite. Tout est une question de perception de la réalité et, ici, du vécu socio-psychologique de la guerre. Quand vous l’observez de l’étranger, à la télévision, vous êtes effrayé et vous vous dites que c’est l’horreur. Oui, c’est l’horreur, mais comme les medias ne montrent que cela, vous ne percevez pas qu’une vie « normale » continue, que les habitants font tout pour survivre et apporter leur contribution à la résistance, de toutes les façons possibles. Oui, continuer de vivre, plus que jamais, est l’une des formes de notre combat.

La spécificité de l’Ukraine en guerre, c’est qu’il n’y a pas que les bombardements et les soldats. Certes la guerre est partout, le risque de bombardement concerne tout le territoire, mais elle s’exprime différemment, il y a réalités différentes de terrain. C’est pourquoi les expériences de cette guerre sont très intimes. Chaque ville a un vécu particulier : Lviv a gardé une vie en apparence normale, mais elle a été submergée de réfugiés, ce qui a bouleversé son quotidien. En revanche, Kyiv, jusqu’en avril, était devenue une ville fantôme…
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— Quelle est votre perception personnelle de la guerre ? A-t-elle changé depuis l’invasion ?

— Il y a plusieurs niveaux de perception. C’est très complexe. Ma première expérience a été lors d’un déplacement à l’aéroport de Hostomel, où se trouvaient les gros porteurs Antonov. Je suis passé par un quartier où je me suis vu dans un film sur la Deuxième guerre mondiale. Les bâtiments étaient de l’époque soviétique, les voitures anciennes. Seuls quelques détails me rappelaient que j’étais au XXIe siècle. Pourtant, c’était bien une guerre ultra-moderne à laquelle j’étais confronté.

La différence, aussi, depuis février, c’est qu’il n’y a plus d’ambiguïté dans le discours. Pendant les huit années de guerre dans le Donbass, on ne pouvait pas affirmer que les Russes nous attaquaient puisque tout passait par le prisme des séparatistes de Louhansk et Donetsk. Mais, maintenant, il y a clairement un pays agresseur et un pays agressé.

Aujourd’hui j’essaie de témoigner de cette guerre, surtout à l’étranger, puisque je la vis. C’est à ce titre que j’ai été invité par la Fondation Tocqueville. C’est important que la parole soit donnée à des Ukrainiens, car trop longtemps nous avons eu l’impression que les Russes monopolisaient le narratif de cette guerre. Des historiens réécrivent l’Histoire de l’Ukraine en l’assimilant au récit russe et les intellectuels qui ont une plus large audience relayent leurs thèses auprès du public.

— En effet et, de notre côté, la propagande russe continue d’être distillée en Europe de l’Ouest, même après que les médias prorusses tels que RussiaToday et Spounik ont été interdits. Elle passe par les sites « complotistes » ou par les idéologues du Rassemblement national.

— Oui, ça me désole qu’une partie des Français soient à ce point aveuglés… Cela dit, se pose aussi le problème des Russes « libéraux » opposants à Poutine, notamment lorsqu’ils défendent la culture russe. Ils relayent malgré eux un narratif qui sert la propagande poutinienne. Au moins, avec des poutinistes convaincus, c’est clair…

— Vous n’établissez donc aucune distinction entre culture et politique ?

— Mais la culture ne peut être en dehors du champ politique. Elle est guerrière, elle se fait propagande, elle véhicule des mensonges, elle instrumentalise la vérité. C’est ce qui se passe dans les régimes fascistes. Et le régime de Poutine, si l’on se réfère aux critères qui caractérisent le fascisme, en est véritablement un !

— Diriez-vous que le monde russe est très différent de celui d’Europe de l’Ouest ?

— Oui, les Russes parlent une langue différente, je veux dire par-là qu’ils ont une autre représentation du monde, presque aussi différente pour nous que l’est celle du monde chinois. Mais l’Europe ne le réalise pas parce que la culture russe a beaucoup nourri l’européenne. Aujourd’hui la Russie ne comprend que le langage de la force et en retour on ne peut lui opposer que ce même langage afin qu’elle comprenne qu’elle ne peut pas impunément envahir les territoires qui l’entourent. C’est l’Ukraine en ce moment, après la Tchétchénie, l’Ossétie, etc. Et, après nous, ça sera la Moldavie, la Géorgie, voire les Pays Baltes.

— Qu’avez-vous pensé dès lors du maintien du dialogue de Macron avec Poutine et surtout de sa phrase : « Il ne faut pas humilier la Russie » ?

— En Ukraine, cette diplomatie et cette phrase nous ont révolté. À croire que les conseillers de Macron ne comprennent pas le fonctionnement de Poutine, à moins qu’ils feignent de ne pas le comprendre… ce qui serait pire. Poutine, lui, maîtrise très bien le langage de l’Europe de l’Ouest. Il sait ce qu’il faut dire. Lors du colloque organisé par la Fondation Tocqueville, Pascal Bruckner a rappelé que Poutine avait cité le Traité de paix perpétuelle de Kant… Mais le philosophe français ne réalise pas que c’est là une manipulation : Poutine sert aux Allemands et aux Français le discours qu’ils veulent entendre.

— Oui, Michel Eltchaninoff a très bien démonté ce double discours dans son livre Dans la tête de Vladimir Poutine.

— Exact, je connais ce livre. Par ailleurs, je crois que l’on accorde trop d’importance au personnage de Poutine. Il faudrait davantage se pencher sur le régime et, plus largement, sur la Russie elle-même, ce qu’elle est viscéralement. Il faut interroger le concept de « Russie« . Telle qu’elle est aujourd’hui, elle est impérialiste et tant qu’elle sera ainsi, l’Ukraine et tous les pays de son « étranger proche » seront en danger.
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— À l’Ouest, les médias parlent déjà moins de la guerre. L’opinion publique, versatile, se cherche d’autres sujets, « plus frais ». Certains se demandent même s’il est encore pertinent de vous apporter autant d’aides militaires…

— Mais c’est une évidence, et ce n’est pas seulement pour nous, mais pour vous même qu’il faut nous soutenir. La Russie le dit sans ambiguïté : elle se bat contre l’OTAN, contre l’Occident décadent. Mais l’Europe vit dans l’illusion qu’elle n’est concernée par cette guerre que dans ses répercussions économiques. Si elle reste prisonnière de ce leurre, alors la Russie ne s’arrêtera pas là. Cela dit, la Russie a aussi ses illusions : elle pensait avoir la deuxième armée du monde, mais l’Ukraine a prouvé qu’elle n’était pas invincible ; elle pensait faire tomber l’Ukraine en quelques semaines, or six mois après le début de l’invasion elle n’y est pas parvenue.

Il faut continuer le combat, sur tous les fronts. Vous devez, vous aussi, participer à la déconstruction du narratif russe sur le plan culturel. La Russie, je vous assure, n’est pas ce qu’on imagine à l’Ouest, surtout en France, où l’on ne pense qu’à la « grande culture » russe, la littérature, la musique, etc. Or, ces références culturelles sont anciennes : elles sont celles apportées par les Russes « blancs » immigrés à Paris dans les années 20. Aujourd’hui la Russie connaît un réel déclin, notamment parce que nombre de ses intellectuels et créateurs ont fui. Parmi ceux qui sont restés, beaucoup se sont mis au service de la propagande, d’autres se taisent, et rares ceux qui ont le courage de nommer la réalité de cette guerre. Enfin, pour revenir sur la question culturelle, la « haute culture » ne concerne qu’une infime partie de la population russe. La réalité est tout autre. J’en veux pour preuve ce récit qui m’a été rapporté par des Ukrainiens occupés par les Russes, dans un village au Nord de Kyiv : les soldats, voyant les toilettes, ont pensé que c’était un puits… Il y a beaucoup d’autres anecdotes semblables qui circulent. La vie des classes les plus pauvres, en Russie, parmi lesquelles l’armée russe a recruté ces dernières années, est réellement archaïque, médiévale. « Médiévale » n’est peut-être pas le mot approprié, mais c’est celui qui me vient à l’esprit. J’avoue que même moi je n’imaginais pas que leur situation était à ce point dégradée.

— Pensez-vous que la Russie et l’Ukraine pourront un jour retrouver des relations apaisées, comme c’est le cas aujourd’hui entre la France et l’Allemagne ?

— En fait, la question que vous posez est sous-tendue par celle des culpabilités. J’utilise à dessein le pluriel car il y a une typologie de la responsabilité. Le principal responsable, c’est Poutine, bien sûr. Et les moins responsables seraient les Russes qui ont manifesté en 2014 contre l’annexion de la Crimée. Mais ceux-ci ont malgré tout contribué à l’économie russe, ils ont continué de payer des impôts qui ont au moins en partie alimenté le complexe militaro-industriel. Donc ils ont leur part de responsabilité. Enfin, bien sûr, il y a des Ukrainiens coupables. Nous avons notre lot de traîtres et de collaborateurs. Il faudra juger ces personnes selon leurs actes.

Quant au pardon. ça prendra du temps, plusieurs générations… Mais avant cela, il faudrait que les Russes prennent conscience du mal qu’ils commettent. Les Allemands, après 1945, ont eu cette prise de conscience et acté leur culpabilité. Si les Russes continuent de justifier leur violence paranoïaque en accusant les autres, que ce soit les Ukrainiens ou l’OTAN, alors nous sommes loin d’un apaisement possible. J’espère malgré tout qu’un jour les Russes demanderont pardon et paieront les réparations. Mais je pense que tant qu’ils n’auront pas repensé leurs racines et ce qu’est la Russie, alors le danger sera permanent.

Réginald GAILLARD

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Quelle guerre pour les artistes ukrainiens ? Telle est l’interrogation fondamentale de cette série d’articles sur les milieux artistiques et culturels en Ukraine. À Lviv, Kyiv, Odessa ou encore Kharkiv, notre correspondant Réginald Gaillard, écrivain et éditeur, part à la rencontre de celles et ceux qui font acte de résistance par leur œuvre.


Roman Sigov (DR)

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