Ukraine (4) – “La prochaine fois, apportez-nous du gaz et la paix”

Ukraine (4) – “La prochaine fois, apportez-nous du gaz et la paix”
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À Korobochkyné, petit village situé à 4 kilomètres du front, quelques poignées d’habitants tentent encore de survivre, le plus souvent sous terre, avec l’aide des (trop) rares convois humanitaires de passage. Reportage.

De notre correspondant en Ukraine

Denis, mon fixeur, et moi-même, avons rendez-vous en milieu de matinée dans l’un des centres de volontaires de Kharkiv. Je découvre en arrivant qu’il est situé dans un bâtiment accolé à une église gréco-catholique. Tetyana Tylypchuk, directrice du Musée de la littérature, notre contact parmi les bénévoles, n’est pas encore arrivée. Nous l’attendons dans l’église où un office est en cours. Les fidèles s’avancent vers le jubé pour recevoir la communion. La beauté du chant entonné par les diacres, demeurés dans le chœur fermé, me bouleverse.

Tetyana arrive au moment où le prêtre clôture la messe et ces mots qui, je le devine, signifient : « Allez en paix ». D’emblée, d’un regard, un hochement de tête, nous nous reconnaissons. Je récupère casque et gilet, laissés à l’entrée de l’église, et la retrouve dans une cuisine attenante, où des femmes, affairées à la préparation du déjeuner, nous proposent gâteaux et café. J’accepte d’autant plus volontiers qu’il n’est pas prévu de pause-repas là où nous allons…

Nous nous retrouvons dans la cour, où des hommes et une jeune femme, Mariya, chargent une camionnette de lourds cartons. Le prêtre de la paroisse nous rejoint. Tout le monde s’empresse d’aller le saluer. Tetyana me présente. Il sourit et me serre la main. La suite est plus cérémonieuse : il s’approche du camion, les bénévoles se placent en ligne et solennellement il remet à la directrice du Centre une lettre et une enveloppe de 500 € — en euros, pas en grivnas. Denis me traduit l’essentiel de la lettre que le prêtre vient de lire : « La paroisse Notre-Dame des Causses, à Bozouls, remet ce don au Centre afin qu’il achète du carburant pour les véhicules qui apportent l’aide humanitaire dans les villages proches du front. » En France, pour beaucoup, cela paraîtrait dérisoire, mais ici c’est loin d’être une somme négligeable. Et je me dis que si toutes les paroisses de France — 13 000 environ —, et même d’Europe, en faisaient autant, cela constituerait un don pour le moins très substantiel.

Il n’était pas prévu que j’assiste à cette scène — hasard des circonstances, ou kairos
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Quelques photos sont prises, pour la communication du Centre, puis la directrice frappe dans ses mains. Tout le monde s’affaire, nous partons. Le convoi est léger : le camion, tellement chargé à ras la gueule que les pneus arrière sont écrasés — je me dis que sur les mauvaises routes que nous emprunterons, ils risquent bien d’éclater —, et deux voitures dont l’une amène un médecin et du matériel médical. Korobochkyné est à 35 km environ, mais avant de l’atteindre, il y a quatre check points à passer. N’ayant pas l’accréditation délivrée par l’armée ukrainienne, nous décidons Denis et moi de retirer la mention « PRESS » de nos gilets par balles. Nous sommes des bénévoles, c’est très bien ainsi, me dis-je, étant tout sauf un journaliste. Et ça passe. Étrangement, plus facilement que je ne le craignais. Un seul soldat aura levé les sourcils à la vue de mon passeport français.

Premier arrêt… dans une caserne. Seule Tetyana descend. Ce n’était pas prévu — ou plutôt je n’avais pas été prévenu. Je demande à Denis ce que nous faisons là. Il me sourit et dit : « Eh bien… nous livrons un drone financé par la communauté ukrainienne des États-Unis, et deux lunettes de visions payées par les levées de fonds du poèt Jadan. » « Donc le Centre participe aussi au soutien de l’armée ? » Et Denis de s’exclamer : « L’un ne va pas sans l’autre ! La guerre est totale ! »

En réalité… je m’en réjouis.

Interdiction de descendre. La voiture stagne au soleil, nous cuisons aussi bien que si nous étions dans un steamer. Nous reprenons la route après une bonne demi-heure d’attente, en trombe, car le dernier tronçon qui nous sépare du village est régulièrement bombardé. Et, à découvert, nous sommes une cible facile. Je me souviens alors que le journaliste de BFM est mort d’un éclat d’obus dans la gorge en participant à un convoi humanitaire semblable…
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© Réginald Gaillard

© Réginald Gaillard

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Nous arrivons à Korobochkyné, au pas. Impossible de dépasser les 30 km/h tant les routes sont défoncées. Korobochkyné, 1 500 habitants avant la guerre, 150 aujourd’hui. Restent les plus pauvres, qui n’ont pas les moyens de se payer un voyage jusqu’à Kharkiv. Kyiv ne leur est, je pense, même pas venu à l’esprit… Des personnes âgées pour la plupart, qui n’ont même pas envisagé de quitter le village. Mais il reste aussi des enfants…

Deuxième arrêt, nous restons peu de temps, mais c’est là que nous déchargeons un bon tiers du camion. Nous faisons la chaîne avec quelques hommes du village pour entreposer les cartons de vivres dans une remise attenante à une maison. Les habitants de cette partie du village viendront se réapprovisionner ici.

Troisième arrêt, nous nous arrêtons entre trois maisons sur la gauche et un petit immeuble à un étage sur la droite. Devant celui-ci, un petit jardin avec une tonnelle, sous laquelle des vieux discutent. Ici, nous distribuons carton après carton à ceux qui se présentent ; Mariya note les noms et ce qu’ils ont reçu. Le médecin ausculte un homme blessé à la jambe, nettoie la plaie et refait son bandage. Ici, Denis et moi sommes inutiles. Nous saluons d’un regard, d’un signe de la main ; certains repèrent vite que je ne suis pas Ukrainien et s’enquièrent de ma nationalité. Nous observons tout, nous scrutons, non par voyeurisme, mais parce que tous nos sens sont en éveil. Depuis que nous sommes dans le village, nous entendons les batteries de l’artillerie, surtout celle des Russes, dont le bruit est étouffé par la distance. Lorsque, pour la première fois depuis notre arrivée, celle des Ukrainiens répond, je sursaute et me recroqueville. Les hommes qui m’entourent sourient et se moquent un peu. Ils m’expliquent que, là, il ne faut vraiment pas avoir peur, c’est les nôtres qui répondent aux « Orques » russes. J’apprends les bruits de la guerre — me disant qu’à proximité des batteries, le fracas doit être ahurissant.

Nous cueillons des merises et des abricots ; ces fruits seront notre seul déjeuner, mais la tension fait que je ne ressens aucune faim. Puis un homme nous demande si nous avons soif. Il sourit. « Venez, suivez-moi » nous dit-il en clignant de l’œil. Il nous amène, Denis, Tetyana et moi, vers l’un des trois puits du village. Il retire une tôle de dessus la margelle et nous remonte rapidement un plein saut d’eau fraîche dans lequel nous puisons à pleines poignées pour boire et nous rafraîchir le visage dégoulinant de sueur. Nous revenons vers les habitants du village, sauf Denis, parti acheter un pot de 3kg de miel à un vieil apiculteur qui lui a dit : « Je n’ai pas pu abandonner mes abeilles. Sans moi, elles auraient été perdues. Les ruches sont pleines, il faut assurer la récolte. » Je regrette de n’avoir qu’un sac à dos et de repartir en avion, sinon je lui en aurais acheté un pot.

Notre arrivée a mis de l’animation. Deux enfants rejoignent Tetyana autour d’une petite table, une fille de 13 ans et un garçon de 9 ans. Le village survit sans eau courante, sans gaz, et… sans électricité, donc les tablettes et les téléphones sont éteints. Ils redécouvrent la lecture. Heureux effet de la guerre que, pour autant, je ne leur aurais pas souhaité pour tout l’or du monde. Tetyana ouvre deux cartons de livres et c’est la malle aux trésors. Je n’ai pas le souvenir d’avoir rencontré des enfants aussi fous de joie de repartir les bras chargés de livres, la mine réjouie, tout cela au son du canon, au loin — pas si loin, 4/5 km tout au plus. Et soudainement j’ai honte de mon casque et de mon gilet par balles, devant ces enfants qui vont tête nue et n’ont, pour toute protection, qu’un simple tee-shirt.

Un homme arrive, plus jeune que la moyenne de ceux restés dans le village, d’un pas incertain. Il est parmi les derniers. À ces yeux vitreux, globuleux, je comprends qu’il est ivre-mort. Je me demande comment il fait pour s’approvisionner en alcool dans ce chaos… Il devait avoir des réserves pour tenir un siège. Il est même Zapoï, c’est-à-dire, selon l’expression ukrainienne, qu’il n’a pas dessaoulé depuis plusieurs jours. Son tee-shirt rayé marin est taché de partout, il porte les marques des repas de ces derniers jours, peut-être ces dernières semaines. Il pue la charogne à plein nez, je le sens alors que je suis à plus 3 mètres de lui. Il mâche péniblement ses mots. Au ton de sa voix, à ses gestes, je comprends qu’il râle et réclame un colis de nourriture. Il en aura un, pas de jaloux, comme tous ceux qui se sont présentés.
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Ukraine Korobochkyné (© Réginal Gaillard)

© Réginald Gaillard

Au moment de partir, l’une des habitantes nous demande si l’on veut voir où, et dans quelles conditions, ils vivent. J’hésite, ça doit se lire sur mon visage, j’essaie de faire comprendre que ça m’embarrasse, mais Denis et Tetyana me disent qu’elle y tient, parce qu’il faut le dire, il faut que cela se sache. Nous descendons dans les caves du petit immeuble à la lumière de nos téléphones portables, jusqu’à ce quelqu’un allume des bougies dans les chambres aménagées sommairement. Dans celle où je pénètre, je devine à la lueur de la petite flamme un lit improvisé, une icône de la Vierge accrochée au-dessus, deux chaises, une petite table, des piles d’habits, quelques livres pour tuer le temps de la guerre. À côté, des toilettes sèches, puisqu’il n’y a plus d’eau courante. Dans ce village détruit à 90 %, la vie s’est tapie dans le ventre de la terre, attendant que le ciel, pourtant si bleu ce jour-là, s’éclaircisse enfin. Ils ne quitteront pas leur terre, c’est leur terre. L’alternative est simple, c’est celle du fatum : ils vivront, ou ils mourront.

Remonté à la surface, je prends mon téléphone en main. Une femme âgée, forte, qui se sert d’un vieux vélo comme déambulateur tant elle peine à se déplacer, passe une main dans ses cheveux, un large sourire aux lèvres, et commence à me parler. Plusieurs personnes éclatent de rire autour de nous — au son des bombes nous rions… Je regarde Denis, interloqué. Il me traduit : « Elle dit qu’elle veut bien être prise en photo par le petit Fransusci, qu’elle adore être photographiée. » Alors je lui donne ce plaisir.

Puis ce sont de longues embrassades entre les bénévoles et les habitants qui nous demandent de revenir plus souvent. Et une femme, émue, de lancer : « La prochaine fois, apportez-nous du gaz… et la paix ! »

Réginald GAILLARD

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Quelle guerre pour les artistes ukrainiens ? Telle est l’interrogation fondamentale de cette série d’articles sur les milieux artistiques et culturels en Ukraine. À Lviv, Kyiv, Odessa ou encore Kharkiv, notre correspondant Réginald Gaillard, écrivain et éditeur, part à la rencontre de celles et ceux qui font acte de résistance par leur œuvre.


Ukraine Korobochkyné (© Réginal Gaillard)

© Réginald Gaillard

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