De quoi la violence actuelle est-elle le signe ? L’Économie Sociale, fille de la misère et de la nécessité, pourrait canaliser cette violence pour la transformer en énergie productive et en solidarités concrètes. Hélas, elle se complaît dans la facilité.

Actualité de l’économie sociale
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L’actualité bruisse de faits violents. Il y a de la violence gratuite, et de la violence que leurs auteurs justifient. Est-ce qu’il y en a plus que par le passé ? Cette question est controversée, et les instruments d’analyse nous manquent pour l’affirmer.

Les voix autorisées, politiques, académiques, médiatiques, sont aujourd’hui unanimes à vitupérer la violence en elle-même ; qu’il semble loin, le temps où un Georges Sorel en faisait l’apologie, puis celui, plus récent, où nombre de plumes célèbres restaient fascinées par cette violence et refusaient de la condamner, arguant qu’elle n’était qu’une réponse légitime à une violence subie, supérieure et implicite, imposée par un « système » oppresseur et colonialiste ?

Sorel eut des partisans. Les historiens s’accordent pour voir en lui l’un des principaux inspirateurs des régimes totalitaires nés en Europe entre les deux guerres. Quant aux intellectuels occidentaux qui ont, plus tard, soutenu les mouvements terroristes luttant pour l’indépendance de leurs pays, ils ont d’abord eu la satisfaction de voir ceux-ci parvenir à leurs fins. Mais ils n’ont guère été payés en retour et, lorsque certains d’entre eux ont voulu rejouer la partie en justifiant le terrorisme intérieur des Brigades rouges, Action directe et autres bandes à Baader, ils ont été massivement désavoués. Le vieillissement des populations qui a suivi cette période n’a fait qu’accentuer un refus unanime de légitimer la violence, et c’est ce refus qu’expriment tous les politiciens d’aujourd’hui.

Je ne me prononce pas sur la question de savoir si le retour récent de la violence dans nos sociétés est un effet de balancier venant après un reflux multidécennal, ou s’il s’agit d’un phénomène nouveau. Je ne puis que constater deux codicilles : d’abord, c’est que ce retour est mal compris, qu’il est perçu comme une anomalie qui vient heurter des idées communément admises, et ensuite, qu’il s’accompagne d’une disparition des espaces de débat et de controverses, qui ont laissé la place à la violence verbale et à l’affrontement sans nuances de systèmes de pensée enfermés dans leur espace clos, que celui-ci soit social, culturel ou épistémologique.

En tous cas, les faits de violence occupent le devant de la scène, suscitant inquiétude et indignation, mettant en lumière l’impuissance des pouvoirs installés et de leurs discours. Et je me désole, devant ce paysage intrinsèquement désolant, de l’inaudibilité et de l’invisibilité de l’Économie Sociale.

Celle-ci n’a bien entendu aucun tropisme vers la violence. Mais elle ne devrait en aucun cas, non plus, participer aux propos lénifiants et de pure forme qui la condamnent sans effet. Elle a un rôle, que l’on oublie trop souvent, qui est de canaliser la violence pour la transformer en énergie productive et en solidarités concrètes. Elle a un devoir d’exemple, pour que la société toute entière suive la même voie et se réconcilie avec elle-même. Et pour cela, il faut qu’elle soit forte, et surtout indépendante.

Dès lors, je reste amer devant le constat des dérives gentillettes dont l’Économie Sociale se pare en ces heures tragiques que nous traversons. De plus en plus marginalisée, elle semble se complaire dans l’illusion d’un monde sans menaces, sans rivalités exacerbées, où la protection tutélaire d’un État protecteur et bienfaisant lui permettrait de développer ses expérimentations sympathiques dans lesquelles la révélation de l’intérêt général s’imposerait à tous par simple effet de la bonté naturelle de l’être humain. Stériles fadaises que tout cela !

Et je m’interroge : l’Économie Sociale, fille de la misère et de la nécessité, ne peut-elle se révéler et s’épanouir que sur une terre de disette et de ruines ? Est-elle impossible là où la société a été ramollie en profondeur par de trop longues périodes d’abondance et de facilité ? Est-elle indissolublement liée à l’idée d’un effort de survie et de renaissance dans les plus vives épreuves ? Lui faut-il absolument une dimension héroïque ?

Pourtant, nombre de plats traditionnels, ceux qui nécessitent une longue cuisson, des additifs divers apportant parfums et saveurs épicées, étaient à l’origine des plats de disette profonde, permettant de rendre consommables et goûteux les ultimes déchets, de ne rien perdre et de défier la pénurie. Et lorsque ces mêmes recettes sont aujourd’hui réalisées avec les meilleurs morceaux, nous en tirons des réalisations sublimes qui ont pour nom cassoulet, bouillabaisse ou fricassée.

Pourquoi n’en serait-il pas de même avec l’Économie Sociale, qui ne ferait ainsi que transposer à l’abondance les recettes éprouvées aux temps les plus durs ? Je n’y vois pas d’impossibilité, ni théorique, ni pratique. J’y vois même une nécessité.

Philippe KAMINSKI

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* Spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France, le statisticien Philippe Kaminski a notamment présidé l’ADDES et assume aujourd’hui la fonction de représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte-d’Ivoire (RIESS). Il tient depuis septembre 2018 une chronique libre et hebdomadaire dans Profession Spectacle, sur les sujets d’actualité de son choix, afin d’ouvrir les lecteurs à une compréhension plus vaste des implications de l’ESS dans la vie quotidienne.