Cinéma – Entretien avec les infatigables réalisateurs italiens : les frères Taviani

L’amour, la jalousie et l’obsession sont au cœur d’Una questione privata, le nouveau film de Paolo et Vittorio Taviani, inspiré du roman éponyme de Beppe Fenoglio. L’œuvre, qui utilise le contexte de la guerre et de la résistance pour tracer le portrait d’un personnage central interprété par Luca Marinelli, a été projetée à la 12e fête du cinéma de Rome après son avant-première mondiale à Toronto. Il arrivera sur les écrans transalpins le 1er novembre. Entretien avec Paolo Taviani, qui a mis en scène ce titre seul, pour la première fois.

Qu’est-ce qui vous a amené à adapter le roman le moins « épique » de Fenoglio, qui suit une histoire d’amour très personnelle?

Nous avons toujours aimé Fenoglio, Vittorio et moi. Pour nous, c’est le plus grand écrivain de l’Italie d’après-guerre, mais nous n’avions jamais réussi avant Una questione privata à faire un film à partir d’un de ses livres parce que nous arrivions toujours après la bataille, quand les droits avaient déjà été achetés par quelqu’un d’autre. Nous avions même abandonné. Et puis il y a deux ans, j’ai entendu à la radio une lecture de Una questione privata qui m’a tant enthousiasmé que j’ai appelé l’acteur qui lisait pour le remercier de m’avoir fait redécouvrir ce chef d’œuvre. À ma grande surprise, il m’a dit qu’il venait de recevoir un appel de mon frère Vittorio trois minutes plus tôt, pour dire la même chose ! Il est alors devenu clair que ce serait notre prochain film, et nous nous sommes plongés séance tenante dans l’adaptation de ce livre extraordinaire.

Qu’est-ce que cette histoire peut dire pour un public contemporain ?

C’est une situation familière, un triangle amoureux : Lui, Elle et un autre homme. C’est une vieille histoire, une tragédie grecque, mais un auteur a besoin de moderniser les thèmes pour les rendre vivants, proches des sentiments d’aujourd’hui. C’est une histoire que le public peut apprécier, car n’importe qui peut tomber amoureux de quelqu’un, devenir fou d’amour et de jalousie et oublier tout le reste, comme c’est le cas de notre héros, qui oublie qu’il est avec la Résistance dans les montagnes. Il n’abandonne pas le combat à proprement parler, mais il le perd de vue, à cause de cet amour incertain. Il ne sait pas si la femme qu’il aime l’a trahi avec son meilleur ami.

Le film raconte l’histoire d’un amour obsessionnel, avec la Résistance comme toile de fond. Est-ce que l’amour, quand il frappe un homme en plein cœur, peut le conduire à mettre de côté toute idéologie ?

Oui, c’est possible. Cela arrive à notre héros, mais le film raconte aussi le fascisme de l’époque. La scène où on voit la fillette, toujours vivante, allongée aux côtés de sa famille qui vient d’être exterminée car partisane, est une histoire vraie qu’on nous a racontée pendant le tournage de La Nuit de San Lorenzo. La petite fille voulait dormir avec sa mère ; elle pensait qu’ils étaient tous endormis par terre. Le film ne parle pas que d’un héros qui devient fou d’amour et ne comprend plus rien, mais aussi d’autres personnes.

C’est le premier film que vous réalisez seul sans votre frère.

En vieillissant, je ne pensais pas que je réaliserais un jour un film seul. C’était inattendu. Mais c’est la vie, on devient vieux, malades. L’important, c’est de ne pas être surmenés, et c’est ce qu’on a fait avec Vittorio. On a travaillé ensemble, écrit le film ensemble, je lui ai envoyé les rushes, on s’est appelés (souvent pour se disputer). Tout s’est déroulé comme si de rien n’était – en plus douloureux, évidemment, car il n’était pas là, mais malgré l’absence de Vittorio, l’expérience a été belle grâce à l’histoire, aux lieux, aux acteurs et surtout à l’équipe : il y avait un sentiment de solidarité entre nous, sans doute parce qu’ils pensaient que j’avais besoin de réconfort… Je me suis senti très protégé.

Vous n’en êtes pas à votre coup d’essai en termes d’adaptation littéraire. Quelle liberté avez-vous pris avec l’œuvre de Fenoglio ?

En général, nous préférons éviter de porter le livre à l’écran en tant que tel : nous choisissons une histoire où nous reconnaissons certains sentiments que nous avons envie de mettre en scène pour le cinéma. Au cinéma, on finit toujours par trahir le texte d’une certaine manière, car ce n’est pas de la littérature,  la manière de penser et de s’exprimer est différente. Nous avons remercié Fenoglio et puis nous nous sommes lancés sur notre propre chemin. À chaque fois que nous faisons un film, ce que nous essayons de faire, ce n’est pas tant d’être différents que de trouver en nous des sentiments que nous n’avons a pas encore exprimés. Ce livre nous a permis d’exprimer des inquiétudes qui sont nôtres, et de les raconter à travers un film. Comme le dit Pirandello, une histoire est comme un sac vide laissé par terre : elle ne peut tenir debout que si on la remplit de sentiments et d’émotions.

Propos recueillis par Vittoria SCARPA
Traduit de l’italien par Florian Etcheverry

Source partenaire : Cineuropa



Photographie de Une – Paolo Taviani (© Vittorio Zunino Celotto/Getty Images/Festa del Cinema di Roma)



 

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