Occupation Bastille vue par les comédiens

Projet novateur et étonnant, l’Occupation Bastille est arrivée à sa fin, après plus de deux mois d’expérimentation. Si l’opération a été amplement relayée par les médias, aucun ne s’est intéressé à ce qu’apporte une telle initiative aux artistes eux-mêmes. Sara Fauteux, en immersion au théâtre de la Bastille pendant ces deux mois, en témoigne pour Profession Spectacle. Retour sur une expérience unique  au long cours.

Depuis le 16 avril se tient au théâtre de la Bastille le projet Occupation Bastille. Dirigée par l’homme de théâtre portugais Tiago Rodrigues, cette occupation rassemble des artistes, des spectateurs et toute l’équipe du théâtre de la Bastille. Contrairement à Nuit Debout, un autre genre d’occupation qui a cours quelques rues plus loin, l’Occupation Bastille ne revendique rien, sinon le droit de plonger dans l’inconnu ainsi que la nécessité et l’urgence de réfléchir collectivement à ce que l’art change à nos vies.

Questionner le rapport artistes-public

Passage de l'Occupation Bastille à Nuit Debout (crédits : Pierre Grosbois)
Passage de l’Occupation Bastille à Nuit Debout (crédits : Pierre Grosbois)

Le projet est une initiative de Géraldine Chaillou, directrice adjointe du théâtre de la Bastille, qui souhaitait se donner l’opportunité, ainsi qu’à son équipe, de questionner le rapport entre les artistes et le public. C’est elle qui a invité Tiago Rodrigues à imaginer ce projet ouvert, qui s’étend sur plus de deux mois. Celui-ci a mis sur pied une équipe artistique de sept comédiens pour l’accompagner dans l’aventure. Le théâtre a ensuite convié une soixantaine de spectateurs aventureux et curieux du processus de création à s’inscrire pour des périodes de travail au cours desquelles les projets de toutes sortes se sont multipliés.

Depuis le jour # 1 de l’Occupation, le théâtre de la Bastille a bourdonné de questions. Comment fait-on pour être ensemble ? Qu’est-ce qu’on vient chercher au théâtre ? À qui donne-t-on la parole ? La scène peut-elle être un lieu de débat ? Est-ce que voir, c’est consommer ? Pourquoi les artistes ne sont-ils pas plus présents à Nuit Debout ? Existe-t-il un théâtre citoyen ? Durant les 67 jours suivants, l’Occupation Bastille s’est efforcée d’interroger le théâtre sous tous ses aspects.

Développer un vocabulaire commun

Cette énergie commune de réflexion sur le théâtre, c’est précisément ce qui intéresse le comédien Grégoire Monsaingeon. Avant de s’engager dans l’Occupation Bastille, il avait déjà participé – entre autres – au « Théâtre Permanent » avec le metteur en scène Gwenaël Morin aux Laboratoires d’Aubervilliers.

« Une des forces de ces projets-là, c’est qu’ils ne sont pas fermés sur eux-mêmes. Pour moi, ce sont des vraies interrogations, très ouvertes. Si tu veux t’investir, la matière est là, elle est à la disposition de tout le monde. Comme interprète, comme artiste, j’aime avoir accès à cette lecture en commun. Parce que je m’aperçois finalement que mon travail d’acteur m’intéresse beaucoup pour ça, pour pouvoir interroger le théâtre. Et je crois fondamentalement que le théâtre ne pourra continuer à exister que dans ces conditions, où l’on considère que celui qui vient au théâtre fait autant du théâtre que celui qui est sur scène. C’est la confrontation de l’un et de l’autre qui fait ce lieu commun ; c’est là, entre eux, que se fait le théâtre. »

Ces projets, qui intègrent le public et ouvrent les portes du théâtre, permettent d’installer un réel dialogue sur le théâtre avec les spectateurs : « C’est comme l’énergie que tu as quand tu sors d’un spectacle ; tu discutes avec quelqu’un et il te dit : ‘‘j’ai aimé’’, ‘‘je n’ai pas aimé’’… Dès que tu creuses un peu la conversation et que tu sors du côté binaire, ça devient super intéressant, constate Grégoire Monsaingeon. Et quand ces gens sont venus voir le spectacle plusieurs fois, parce que c’est gratuit, tout bêtement, ou qu’ils sont venus s’impliquer, parce que c’est ouvert, au bout d’un moment, il y a un vrai partage, parce qu’on développe un vocabulaire commun pour parler du théâtre. »

« Partager en création est toujours un risque »

Occupation Bastille 14 avril-12 juin 2016 (crédits : Pierre Grosbois)
Occupation Bastille 14 avril-12 juin 2016 (crédits : Pierre Grosbois)

Alma Palacios, également impliquée dans l’équipe artistique d’Occupation Bastille, reconnaît aussi la richesse de l’échange au sein de ce projet collectif. Pour elle, cette énergie de travail commune, qui implique la confrontation à l’autre et aux difficultés de fonctionner en groupe, est une force d’affirmation puissante.

« Entre artistes ou avec des spectateurs, partager en création est toujours un risque. Juste le fait d’ouvrir. À partir du moment où tu donnes à voir un processus artistique en marche, lorsque tu te confrontes à d’autres, il y a forcément un bouleversement. Mais cette déviation, ça précise, ça réaffirme ce qu’on veut faire finalement. »

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Vivre les possibilités, les tentatives et les errances

Toujours plus pressés par un rythme de production et de consommation culturelles d’une redoutable efficacité, souvent pris au piège par les logiques de programmations, les artistes ont rarement l’opportunité d’expérimenter librement cette « déviation ». « De rester deux mois, ce que ça permet comme courbe ! Pour moi c’est un vrai cheminement dans la durée, confie la comédienne, et je trouve que c’est vraiment passionnant d’avoir le temps. Ça permet de se frotter à ce que l’on ne connaît pas, à l’indécision, aux questions, au vide. Ce n’est pas si évident, même si c’est écrit dans le programme ! »

Parce que, bien sûr, prendre le temps, ça veut dire se permettre de se perdre, d’errer, de tergiverser… Les deux comédiens s’entendent pour dire qu’il est très précieux de trouver des espaces pour mener des expériences, ne pas être forcément dans le produit du spectacle, mais dans l’essai, la recherche. Pendant deux mois, le théâtre de la Bastille aura été pour eux ce lieu de possibilités, de tentatives et d’errances.

Sara FAUTEUX


Photo de Une – Crédits : Pierre Grosbois.

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