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[Entretien] Virée pour cause de grossesse, la danseuse Karline Marion l’emporte et sort du silence

[Entretien] Virée pour cause de grossesse, la danseuse Karline Marion l’emporte et sort du silence

En 2014, Yorgos Loukos, directeur de la danse à l’Opéra de Lyon, congédie Karline Marion, après six ans de CDD, à cause de sa grossesse, arguant qu’elle n’est plus au niveau. Victime de discrimination, la danseuse saisit alors la justice qui vient de trancher en sa faveur, en première instance, le 9 novembre dernier. L’artiste a accepté de répondre aux questions de Profession Spectacle, pour sa première interview depuis la prononciation du verdict. Un entretien exclusif signé Matthieu de Guillebon.

Que pensez-vous du verdict ?

Pour commencer, j’ai été très contente d’apprendre que l’affaire n’était pas classée et que j’allais pouvoir être entendue. Ensuite, je trouve que le tribunal a bien répondu : six mois avec sursis, plus une amende et des indemnités, cela me va. Mon préjudice a été reconnu.

En revanche, Yorgos Loukos ne semble pas accepter cette décision de justice ni voir de problème dans son comportement.

Cela ne m’étonne pas. Je n’attends absolument pas qu’il change, j’attends simplement d’être entendue. Je souhaite qu’on entende ce qui se passe ; qu’on voit les manières qui sont les siennes. Je crois qu’il a bien montré sa personnalité le jour du jugement.

Il semble que vous n’ayez pas été protégée par votre hiérarchie quand vous avez fait part des problèmes que vous aviez avec Yorgos Loukos ? Les autorités publiques ont fermé les yeux, Gérard Collomb en premier lieu…

J’ai fait part de mes problèmes, j’ai écrit des lettres, on m’a écouté, mais il ne s’est rien passé. On m’a répondu qu’on ne connaissait rien à la danse ; que c’était ma parole contre la sienne. J’ai trouvé cela dur et injuste. Les autorités publiques dont dépend le ballet de l’Opéra de Lyon ne connaissent rien à ce monde. Heureusement, j’ai rencontré à la médecine du travail des gens qui ont su m’aiguiller. On m’a dirigée vers la cellule Santé et Egalité au travail (CSET) de la ville de Lyon et l’enquête a été menée.

Les propos de Yorgos Loukos à votre encontre étaient extrêmement violents. Comment l’expliquez-vous ?

Oui, c’était très violent, surtout pour une jeune maman. Quand je suis revenue au ballet, mon enfant n’avait pas trois mois ; ce qui m’est arrivé aurait été violent pour n’importe quelle jeune maman. Je sais qu’il y a d’autres personnes qui souffrent mais qui restent au ballet, et qui ne peuvent s’exprimer.

Est-ce propre aux ballets classiques ?

Pour faire partie d’un ballet classique, il faut une ligne, un physique répondant, dynamique, je comprends très bien que l’on soit exigeant, mais il y a une façon de le dire. On peut être exigeant mais dans le respect. On ne danse pas pour être torturé. De grands chorégraphes prennent grand soin de leurs danseurs, c’est le cas de Jiří Kylián qui travaille avec le ballet de l’Opéra de Lyon. Tout est question de personnalité. Mis à part les danseurs de l’Opéra de Paris qui ont droit à une retraite à 42 ans, la carrière d’un danseur est courte, alors on est prêt à subir beaucoup de choses. La reconversion des danseurs est difficile, nous ne sommes pas assez préparés.

Grossesse, blessures, anorexie, humiliations : y a-t-il un problème avec le corps des danseuses ?

Je ne suis pas la première à avoir eu des problèmes dans ce milieu. Il m’est arrivé de me faire mal, mais avec les années, la maturité, on apprend à danser mieux, à faire attention, à avoir une vie saine. Je n’ai jamais eu de problèmes avec la nourriture, c’est une question d’équilibre, j’ai toujours eu du plaisir à manger. Je ne crois pas que l’anorexie soit spécifique aux danseuses et aux danseurs. Nous savons désormais que c’est une maladie.

Vous avez dit vouloir parler pour celles qui n’osent pas…

Il est très délicat de s’exprimer dans ce milieu. Beaucoup de filles ne peuvent pas parler. Comme je l’ai dit, les carrières sont courtes, on ne peut pas se le permettre. Il faut faire son travail sans créer de remous. Les danseurs sont beaucoup plus exposés que les musiciens et les chanteurs. Longtemps, les danseurs n’ont pas eu de délégués les représentant. À présent, il y a un groupe de délégués ; ce ne sont que des personnes en CDI qui écrivent de manière commune. Tout se fait par email, anonymement. Personne ne veut s’exposer.

À l’issue de votre cinquième CDD, vous pouviez obtenir un CDI. Est-ce une pratique normale ?

C’est le fonctionnement du ballet de Lyon. J’avais commencé à y danser en 2008, je pensais obtenir un CDI. C’est un fonctionnement légal, un régime particulier, qui mériterait sûrement d’être repensé, amélioré. Quand j’ai signé mon premier contrat au ballet de Nancy, j’avais quinze ans, j’ai obtenu un CDD et l’année suivante on m’a proposé un CDI.

Peut-on continuer de danser de la même manière en étant mère ?

On danse même mieux. Je n’ai eu aucun problème pour recommencer à danser après la naissance de mon fils. Au contraire, cela m’a beaucoup apporté. Ça a été un changement extrêmement positif. L’accouchement apporte une connaissance du corps beaucoup plus fine. Bien sûr, il est difficile de danser enceinte. J’ai dû arrêter à trois mois de grossesse mais j’ai repris sans aucun problème par la suite. Être mère est un bouleversement magique pour chaque femme. Ce qui ennuie Yorgos Loukos, c’est que nous ayons des enfants dont nous devons nous occuper. Toutes les artistes que j’ai vu revenir de maternité, je les ai trouvées absolument rayonnantes. On n’imagine pas ce que ça peut apporter à une femme. Certaines danseuses, pourtant, en ont peur. Elles veulent privilégier leur carrière, veulent danser à tout prix sans se rendre compte de ce que ça peut apporter. Et même en ayant un enfant en bas âge, on peut continuer de danser. C’est une simple question d’organisation. Il faut être bienveillant, on en travaille d’autant mieux. Le bien-être des danseurs importe beaucoup au chorégraphe Jiří Kylián, c’est formidable et il a eu aux Pays-Bas l’une des meilleures compagnies du monde.

Propos recueillis par Matthieu de GUILLEBON



 

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