Le Krakatoa, scène de musiques actuelles girondine, fête ses trente ans ! Une programmation explosive était prévue tout au long du mois de mars, avec à l’affiche des artistes issus de la scène régionale de Nouvelle-Aquitaine, nationale et internationale. Partie remise, assure la direction !

Le coronavirus a eu raison de l’esprit de fête, entraînant la fermeture des portes du Krakatoa.

« Nous sommes évidemment les premiers désolés de cette situation, on avait imaginé fêter notre anniversaire des 30 ans différemment, explique la direction sur son site internet. Mais promis nous nous referons des super soirées et des moments conviviaux dès que nous pourrons de nouveau nous retrouver tous ensemble dans un même lieu et une ambiance propice. »

Portant le nom d’un volcan, évoquant l’énergie qui se dégage des concerts de rock, la salle fait partie des SMAC de la première génération, directement inscrite dans ce réseau à la création du label en 1996. Fondé et dirigé par Didier Estèbe, ancien manager du groupe Noir Désir, le Krakatoa est l’une des rares structures – avec Éric Roux de Rock School ou encore Patrice Dugornay, fondateur de Rock et Chanson – à n’avoir connu qu’un seul directeur en trente ans.

Rencontre avec un activiste des musiques alternatives qui a œuvré pour leur reconnaissance, dynamisé leur diffusion et développé l’accompagnement artistique des groupes.

1989, une année décisive…

Tout a commencé à la fin des années 1980, quand Didier Estèbe, qui fut d’abord colleur d’affiches puis “roadie” avant de devenir le manager de Noir Désir, dut trouver un lieu de résidence pour préparer la prochaine tournée du groupe. « Je me disais qu’il manquait des lieux de diffusion et d’accompagnement, se souvient-il. Plusieurs initiatives du même genre se sont créées un peu spontanément au même moment, programmant des groupes indépendants qui n’étaient pas dans le radar. »

C’est à Mérignac, seconde ville de la métropole bordelaise, et plus précisément dans l’ancienne salle des fêtes qu’il trouve un lieu propice à l’organisation de concerts : un parfait « nid pour son œuf », selon l’expression de Didier Estèbe lui-même. « À Bordeaux il n’y avait pas de salles, mais seulement des bars rock, poursuit le fondateur du Krakatoa. Ces musiques n’étaient connues que par leurs stéréotypes : bruit, drogues, dégâts… » De ce constat naît son projet culturel, avec l’intention de dynamiser et de structurer la scène indépendante et locale.

« Pendant les trois jours de résidence de Noir Désir, j’ai été surpris par l’acoustique de cette salle d’apparence fatiguée, se remémore-t-il. Il n’y avait aucune accroche sur scène, les murs étaient recouverts de moquette rouge, mais ça sonnait ! La salle était plus large que profonde, promettant une belle proximité public/artiste, la division du balcon permettait d’avoir petite et grande jauge, il y avait un hall d’entrée, un sous-sol avec loge et pas de mitoyenneté… Tout devenait possible. »

Une reconnaissance à conquérir 

L’initiative est soutenue par les élus locaux, à qui Didier Estèbe explique le projet et qu’il s’emploie à rassurer autant qu’à convaincre. Michel Sainte-Marie, maire PS de Mérignac pendant près de quarante ans, entre 1974 et 2014, est son premier soutien. Il s’inscrit dans le prolongement de l’arrivée de Jack Lang au ministère de la Culture, qui contribue à ouvrir la culture aux musiques actuelles, facilitant ce type d’initiatives dans un contexte où les concerts de rock dépendent jusqu’à présent du milieu marchand.

« C’est en 1989, avec une équipe de passionnés, que l’on a créé l’association Transrock, en hommage aux Trans musicales. Nous voulions mettre en place des échanges avec nos voisins espagnols, recevoir les groupes dans de bonnes conditions, les payer correctement, afin que les musiques actuelles soient reconnues au même titre que la danse ou le théâtre. »

Le 17 mars 1990, marque l’éveil du volcan avec Les Soucoupes Violentes en tête d’affiche du tout premier concert.

Accompagnement artistique et structuration de la filière comme fil rouge…

La structure se développe par la suite, créant en 1993 la Pépinière, son pôle d’accompagnement. « “Work in progress”, c’est notre politique d’accompagnement dans un secteur qui évolue en permanence, affirme Didier Estèbe. Notre mission avec Frédéric Vocanson, chargé d’accompagnement, fondateur et ancien directeur artistique d’Animal Factory Records, est de booster les groupes en pré-professionnalisation. En plus des résidences offertes et du soutien technique, nous apportons également un soutien en conseil juridique ou autre. »

Parmi les groupes bénéficiaires d’un accompagnement par la Pépinière qui ont trouvé leur public on trouve : Les Hurlements d’Léo, Odezenne, J.C. Satan ou encore Rageous Gratoons.

Didier Estèbe, son équipe, ainsi que les équipes des autres structures de la région sont à l’origine du RIM (Réseau des indépendants de la musique en Nouvelle-Aquitaine), rassemblant tous les acteurs de la filière : salles de concerts, labels, tourneurs, radios… « En 2010, avec Patrice Dugornay, nous avons aussi créé l’AGEC (Aquitaine groupement d’employeurs culturels), qui s’appelle maintenant AGEC&CO. L’idée était de réunir les salariés en tiers temps ou à mi-temps dans un groupement d’employeurs. »

Création et production de spectacles

Une histoire riche en initiatives est donc co-écrite après la création du Krakatoa, dont la jauge peut aller jusqu’à 1 200 personnes. Selon Didier Estèbe, la pérennité d’une structure repose en grande partie sur l’autofinancement : « Les budgets se resserrent, il faut donc diversifier le plus possible les financements pour être sécurisé, constate-t-il. Avec un budget annuel de 1,2 million en 2018, nous fonctionnons avec 60,43 % de ressources propres provenant de la billetterie, du bar et du mécénat privé. J’aimerais que notre activité de production génère aussi des recettes. »

Le Krakatoa est en effet créateur et producteur de spectacles depuis trois ans, faisant intervenir des musiciens locaux dans des projets tels que Blues is roots ou encore Petits Pas Voyageurs, dont une centaine de dates a déjà été vendue.

Mais pour la première fois en trente ans, à la suite des mesures de sécurité liées au coronavirus Covid-19, et notamment de la décision prise par le Premier ministre d’interdire tous les rassemblements de plus de cent personnes, ce lieu mythique ferme momentanément ses portes. La direction du théâtre souhaite néanmoins rester positive : « Nous nous efforçons de reporter les concerts à une date ultérieure, et dans ce cas vos billets resteront valables. »

Structure fondatrice des musiques actuelles, le Krakatoa reste toutefois un exemple de réussite dans la diffusion et l’accompagnement. Une entité magmatique qui a su solidifier ses actions tout en multipliant les initiatives, pour amener les publics vers la création en faisant prévaloir l’humain. Espérons qu’un tel lieu traverse cette crise, afin de réjouir le cœur des Girondins pendant trente années de plus.

 

Morgane MACÉ

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Renseignements et programmation : Krakatoa

 



Photographique de Une – Didier Estèbe (crédits : Laurent Wangermez)