Avec Madame Hayat (Actes Sud), roman qu’il a écrit lorsqu’il était emprisonné et qui a été couronné du prix Femina étranger cette année, Ahmet Altan nous livre une subtile réflexion sur l’éveil à la vie grâce aux premiers émois amoureux et à l’éclosion d’une conscience politique. Il y réaffirme le pouvoir des mots et de la littérature, irréductible espace de liberté.

L’histoire se déroule dans un pays qui n’est pas nommé mais qui se laisse aisément deviner ; il s’agit de la Turquie, terre natale de l’auteur. Les temps y sont sombres, la société en décomposition ; une nouvelle ère progresse à grands pas, une ère faite de violences, de pauvreté, de persécutions.

« La vie des gens changeait en une nuit. La société se trouvait dans un tel état de décomposition qu’aucune existence ne pouvait plus se rattacher à son passé comme on tient à ses racines. Chaque être vivait sous la menace de sombrer dans l’oubli, abattu d’un seul coup comme ces pantins qu’on prend pour cible dans les fêtes foraines. »

La vie de Fazıl, le narrateur, a profondément changé à la suite de deux événements survenus à un an d’intervalle. Le premier séisme est la mort de son père, abattu par la faillite de son entreprise. Il cultivait des tomates qu’a un jour décidé de boycotter son principal client et l’arrêt des exportations a signé sa ruine. Pour continuer à étudier la littérature à l’université, un luxe désormais, Fazıl postule une bourse qu’il obtient, étant un excellent étudiant. Il quitte le confortable appartement qu’il partageait avec un ami pour une petite chambre dans un vieil immeuble habité par une faune hétéroclite.

« Personne ne commandait, aucune autorité ne s’imposait, et pourtant chacun s’y sentait en parfaite sécurité. On devinait bien qu’une partie des gens qui vivaient ici, une fois dehors, trempait dans des affaires louches, mais ce dehors-là n’entrait pas dans l’immeuble. »

Perdre sa fortune lui a permis de rencontrer des gens bien qu’il n’aurait pas regardés avant – Gülsüm, le travesti ; Bodyguard, le videur qui rêve d’ouvrir une brasserie chic ; le Poète, rédacteur d’une revue politique. Il a honte d’être démuni et honte de mentir sur sa pauvreté, il se sent désorienté, vulnérable.

Le second séisme trouve son origine dans une carte de visite que lui donne un soir un inconnu, « Les Copains-Figuration ». Il offre à Fazıl la possibilité de gagner de l’argent en faisant de la figuration dans un cabaret musical télévisé destiné à un public de banlieusards.

« C’était il y a un an. À l’époque, j’ignorais encore que la vie est littéralement la proie du hasard et qu’un mot, une suggestion, ou rien qu’une carte de visite, dénués de volonté propre, par le minuscule mouvement qu’ils lui impriment, suffisent à la faire changer du tout au tout. »

Une éducation sentimentale

Ahmet Altan, Madame Hayat, Actes Sud couvertureL’endroit est surréaliste, comme hors du temps, situé dans une cave, temple de la gloire souterraine. Sur scène, des chanteuses à l’exact opposé des canons esthétiques en vigueur dans la rue, ce ne sont que poitrines voluptueuses, hanches épanouies, chairs rondes, cuisses épaisses et âge mûr. L’attention de Fazıl est immédiatement attirée par une femme du public. Elle semble avoir dans les quarante-cinq ans et dégage quelque chose de hautain, d’inaccessible. Fazıl est ébloui. Elle a de longs cheveux blond-roux, une robe couleur de miel, des lèvres pulpeuses, un rire en cascade, un visage où transparaît une espièglerie malicieuse. Madame Hayat vient de percuter la vie de Fazıl et va s’y imprimer de manière irréversible.

« J’ignorais alors qu’entrer dans la vie de quelqu’un, c’était comme pénétrer dans un labyrinthe souterrain, un lieu hanté de magie dont on ne pouvait sortir identique à la personne qu’on était avant de s’y engouffrer. »

« Hayat » en turc signifie « vie », elle va en insuffler à Fazıl. Il y a en elle un pétillement de vitalité aussi attirant qu’il invite à garder ses distances, ce que Fazıl est incapable de faire, « brindille jetée dans un cours d’eau, et qui se laisse dériver avec bonheur ». Elle est la personne la plus extraordinaire et la plus fascinante qu’il ait jamais rencontrée. Elle lui dévoile des réalités qu’il n’a jamais vues, ni goûtées, ni touchées. Elle a du talent pour ridiculiser la vie et la mort, elle sait comment s’affranchir des règles de l’existence, elle sait vivre le désir du moment avec un optimisme qui semble sans faille.

Ils ont des personnalités, des goûts, des passions et une culture différents, pourtant tout entre eux est merveilleusement naturel. Madame Hayat est convaincue de pouvoir faire tout ce qui lui passe par la tête et le fait !

« Tout ce qu’elle désirait, elle le désirait avec passion : une lampe, danser, moi, une pêche, faire l’amour, un succulent repas. Mais je sentais qu’elle était aussi capable de laisser tomber ce qu’elle avait passionnément désiré avec un désintérêt qui égalait en force le désir. Elle se comportait comme si elle était dotée du droit de tout vouloir et douée de la force de tout abandonner. »

Dans ses bras, Fazıl découvre le plaisir d’être un mâle et d’innombrables chemins de plaisir. Il goûte aux sentiments exacerbés du premier émoi amoureux avec son cortège de passion, de jalousie, de désespoir et de pensées morbides.

Un soir où Madame Hayat est absente lors d’un enregistrement, Fazıl fait la connaissance de Sıla, jeune femme de son âge qui, comme lui, étudie la littérature et a de la même façon dégringolé l’échelle sociale. Il est séduit par son visage noble, ses yeux sombres au regard droit, ses lèvres voluptueuses et par la question qu’elle lui pose : « Si parmi toute la littérature mondiale, tu devais choisir quinze pages, les quinze pages dont tu aurais le plus aimé être l’auteur, lesquelles tu choisirais ? » Elle a un caractère diamétralement opposé à celui de Madame Hayat. Il est ému par sa beauté, elle l’intimide et c’est si attirant, si sensuel. Un lien fort va les unir, cependant Fazıl ne sait qu’en faire tant ses sentiments sont confus : sont-ils amis ? confidents ? amants ?

« Croquer chacun son tour dans le même morceau de chocolat, cet acte d’une intimité sublime, que seuls deux êtres très proches peuvent connaître, c’était comme faire l’amour, et j’étais soudain tout excité, autant que si je l’avais vue nue. Mordre cette orangette, c’était comme s’embrasser, s’enlacer, se prodiguer une chaleur secrète, profonde, puissante. Je sentais un immense désir pour elle, une attirance animale qui me brûlait le bas-ventre, et en même temps, sans aucun rapport avec ce désir, un amour plein de douceur et de tendresse. Une simple friandise en chocolat avait réussi à me rendre amoureux. »

Y a-t-il, avec elle, une promesse d’avenir, loin d’un pays gagné par l’obscurantisme ?

La littérature, une école de vie

Ahmet Altan a écrit Madame Hayat lorsqu’il était en prison, condamné pour une suspicion de participation au coup d’État avorté du 15 juillet 2016, une réclusion arbitraire au motif ubuesque : ses articles véhiculaient un « message subliminal ». Il a transformé l’épreuve en aventure. Jeté hors de la vie, éloigné des êtres chers, humilié, face à l’irréductible impuissance physique, il s’est échappé en imagination, comme il le dit si bien dans Je ne reverrai plus le monde – recueil de textes de prison paru en 2019 : « Me jeter en prison était dans vos cordes ; mais aucune de vos cordes ne sera jamais assez puissante pour m’y retenir / Je suis écrivain / Je ne suis ni là où je suis, ni là où je ne suis pas / Enfermez-moi où vous voulez, je parcours encore le monde avec les ailes de l’imagination. » Écrire est certes un refuge mais aussi un moyen d’atteindre le monde, l’écrivain a cette liberté d’être un passe-muraille. Il traverse les murs pour vaincre l’oppression, faire barrage de ses mots, qui ne s’enchaînent pas.

« La littérature ne s’apprend pas. Je ne vous enseigne donc pas la littérature. Je vous enseignerai plutôt quelque chose sans quoi la littérature n’existe pas : le courage, le courage littéraire. Ne vous contentez pas de répéter ce que d’autres ont déjà dit. Ce n’est pas ainsi qu’on travaille. Soyez courageux. La littérature a besoin de courage et c’est le courage qui distingue les grands écrivains des autres. Voilà ce que vous apprendrez dans cette classe : le courage littéraire […] La littérature est un télescope braqué sur les immensités de l’âme humaine […] À travers ce télescope, vous voyez de l’homme les scintillantes étoiles aussi bien que les trous noirs. »

Avec une plume aux mille nuances et un séduisant talent de conteur, Ahmet Altan nous raconte l’éveil d’un jeune homme à l’amour mais également l’éclosion de sa conscience politique dans un monde soumis à un lissage, à une normalisation qui réprime les débats d’idées, qui gomme les rêves, les évasions ; un monde corseté, inculte, radical, qui se veut vertueux. L’auteur dénonce l’obscurantisme sous toutes ses formes, qu’il soit religieux, politique, culturel, mercantile, hydre qui étouffe le moindre questionnement. Son narrateur, Fazıl découvre la liberté de vivre, de penser, d’aimer et de choisir.

« Où que j’aie pu égarer le bonheur, j’ai décidé de le chercher ici, et c’est ici que je le trouverai […] J’ai compris que je ne pourrais supporter de vivre une vie amputée, grevée par un manque qu’il me faudrait indéfiniment chercher à combler. »

Ahmet Altan parle avec délicatesse des moments d’intimité et interroge la relation à l’autre, distinguant désir et amour. Il s’attache à cerner la psyché humaine, ses ombres, ses lumières, à tenter de définir la vie au prisme de son mystère et de sa finalité et affirme qu’il est essentiel de garder dans notre ligne de mire notre plus grand rêve, sans aucune naïveté.

« Il ne faut avoir peur de rien dans la vie… La vie ne sert à rien d’autre qu’à être vécue. La stupidité, c’est d’économiser sur l’existence, en repoussant les plaisirs au lendemain, comme les avares. Car la vie ne s’économise pas… Si tu ne la dépenses pas, elle le fera d’elle-même, et elle s’épuisera […] Tu dois voir le monde en imaginant le tremblement de terre. Tout retourne au désert, l’argent à la poussière. »

La littérature est cet espace de liberté sans frontière qui permet de s’affronter et d’affronter le monde, qui offre un éclairage sur les hommes et les événements, qui dénonce et qui, sans en avoir l’air, hurle.

« Écrire me donne la sensation de posséder une force capable de réinventer le temps et l’espace, l’impression d’être doué d’une liberté infinie. Pour la première fois de ma vie, j’entrevois l’existence d’un univers dont je pose moi-même les conditions et les règles. J’ai aussi noté que l’écriture, en même temps de m’ouvrir en grand les portes de la liberté, ouvre la porte aux dangers venus de l’extérieur, me laissant exposé et vulnérable. »

Stéphanie LORÉ

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Ahmet Altan, Madame Hayat, traduit du turc par Julien Lapeyre de Cabanes, Actes Sud, 2021, 268 p., 22 €.

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