Une proposition de loi sur la maltraitance animale, en cours de lecture au Sénat, pourrait interdire aux cirques itinérants l’usage des animaux sauvages. Un débat houleux et passionné, qui pose la question de l’origine et de l’évolution nécessaire ou non du cirque.

L’activité des cirques de famille est menacée par la proposition de loi contre la maltraitance animale. Adopté par l’Assemblée nationale à la fin du mois de janvier, le texte est désormais en lecture au Sénat. Il prévoit notamment l’interdiction de l’exploitation d’animaux sauvages dans les cirques itinérants d’ici les cinq prochaines années.

Des conditions déjà strictes en France

En réaction à cette proposition, l’Association de défense des cirques de famille a écrit une lettre fin décembre pour demander la modification de ce texte. Les directeurs de cirque se sentent injuriés par cette proposition de loi. « Ce qui nous dérange le plus, c’est la notion de maltraitance animale, explique Solovich Dumas, le directeur du cirque de Rome et porte-parole de l’association. Aujourd’hui, personne n’est capable de dire ce que cela signifie. Si l’on regarde les règles fondamentales du besoin des animaux, nous leur donnons à manger, à boire. Nous les soignons s’ils sont malades et nous les détenons dans des conditions respectables. »

Si l’association ne nie pas qu’il y a eu des cas de maltraitance, elle rejette la généralisation de cette notion. Solovich Dumas rappelle même que la France est l’un des pays les plus stricts en la matière. « Tout est réglementé par l’arrêté du 18 mars 2011, nous avons un passeport pour les animaux, la taille des enclos est définie, rappelle-t-il. S’il y a des abus, les services de l’État sont là pour faire des contrôles comme dans tout domaine d’activité, tel que l’alimentation par exemple. Mais ce n’est pas une raison pour condamner tout un secteur. »

Besoins physiologiques

Si la détention des animaux et leur utilisation représentent le problème principal, Solovich Dumas ne comprend pas pourquoi les cirques sont les seuls visés, ou presque, par le texte. « Pourquoi n’interdisons-nous pas les corridas alors ?, râle-t-il. Les chevaux ne devraient pas non plus courir pour de l’argent. Dans les delphinariums, pourquoi est-ce qu’on interdit les dauphins et les orques mais pas les phoques et les otaries ? »

Un élément de réponse à cette question a été apportée par la Commission des affaires économiques du 20 janvier 2021. « Je me suis longuement interrogée sur l’opportunité d’étendre ce dispositif aux lamantins, aux phoques, aux otaries ou aux morses, expliquait par exemple Mme Laëtitia Romeiro Dias, rapporteure. Je m’en tiens à ce qui m’a été indiqué par les professionnels et les associations : l’incompatibilité des besoins physiologiques de ces animaux avec leurs conditions de détention est moins documentée scientifiquement que dans le cas des cétacés. Cela ne veut pas dire que cette souffrance et cette maltraitance n’existent pas, et je suis convaincue, comme vous, que cette captivité n’est pas satisfaisante. Il convient de faire avancer les études pour objectiver ces souffrances, que nous sommes réduits à imaginer pour l’instant, avant de décider d’une interdiction. L’urgence porte aujourd’hui sur les cétacés, dont nous avons objectivé les souffrances. »

Vers une criminalisation de l’activité

Le point de vue de Solovich Dumas n’est pas partagé par tous ses confrères. André-Joseph Bouglione, ancien directeur du cirque Joseph-Bouglione, a ainsi décidé de se séparer de ses animaux pour créer un cirque 100 % humain. Ce nouveau cirque, baptisé Ecocirque, aurait débuté courant 2020 si la crise du coronavirus ne l’avait pas empêché.

Le fait que d’autres activités recourent aux animaux n’est pas une raison pour retarder le changement. « Le progrès est partout bon à prendre, résume André-Joseph Bouglione. Cela fait presque quatre ans que nous travaillons à réinventer notre cirque. Il ne faut pas attendre que l’activité soit criminalisée pour la réformer. »

La décision d’abandonner le recours à tout type d’animaux s’est faite de façon progressive, dans l’esprit du circassien et de sa compagne, au cours de la décennie 2010. Le couple s’intéressait déjà aux questions environnementales avant de se pencher sur la cause animale qui y est liée, selon eux.

« Certains de nos tigres commençaient à vieillir, raconte-t-il. Madras se portait parfaitement bien le jour de sa mort, puis, en quelques heures, son état s’est dégradé et, le soir, il ne pouvait plus marcher. On n’a pas pu le faire rentrer en piste et, avant qu’il meure, on a vu dans son regard qu’il ne comprenait pas pourquoi il ne participait pas tellement il était conditionné. Cela a été un choc. J’ai mis plusieurs mois à en parler à ma femme tellement c’était contre nature de penser qu’il fallait repenser la question des animaux. Mais elle s’était fait la même réflexion de son côté. Quand on a commencé à se réformer, nos collègues n’ont pas compris. Je ne crache pas dessus car les animaux ont fait la gloire de nos ancêtres, mais le cirque n’a pas évolué depuis trop longtemps. »

Les animaux : une solution de facilité ?

Solovich Dumas estime au contraire qu’il y a de la place pour différents types de cirque et en appelle aux origines de la discipline, il y a deux cent cinquante-deux ans, avec les premiers spectacles de numéro de voltiges équestres et de dressage de l’écuyer anglais Philip Astley. Pour d’autres, le cirque traditionnel est né de la rencontre entre ce type de spectacle et les saltimbanques, les jongleurs ou les clowns, dont l’histoire remonte jusqu’à l’Antiquité.

Pour André-Joseph Bouglione, le refus de s’écarter du cirque animalier relève de la volonté de faire du cirque facile. « La musique, la danse, le spectacle se transmettaient de génération en génération. Aujourd’hui, on diffuse des bandes sons au lieu de recruter des orchestres, on ne sait plus faire de numéro d’équilibre. Les animaux sont une solution de facilité, qui permet de ne pas trop travailler et d’éviter de recruter des artistes. » Quant à l’attachement des circassiens à leurs animaux, André-Joseph Bouglione n’y croit pas. « Ils sont pris pour de la marchandise dans la grande majorité des cas », considère-t-il.

« Un vrai lien se crée entre l’animal et son éleveur, rétorque Solovich Dumas, qui ajoute avoir un titre de propriété sur ses animaux et qu’on ne les lui enlèvera pas. Tous les fauves en France sont issus de la captivité, ils ont toujours été en relation avec l’homme, on n’a pas arraché les petits à leurs mères. Les éléphants, c’est un autre débat [leurs origines posent en effet des problèmes autres que ceux traités dans cet article, NDLR]. » Pour le directeur du cirque de Rome, les animaux font partie de son existence. « Arrêter les animaux dans le cirque, cela signifie changer de vie et cela n’a pas de prix, poursuit-il. Si on veut me parler de compensation, si l’on veut m’acheter, il va falloir mettre le prix ! J’ai dit qu’à partir de cinquante millions d’euros, je viendrai discuter. »

Chloé GOUDENHOOFT

.