À l’heure des balbutiements du déconfinement, Jean-Pierre Saez, directeur de l’Observatoire des politiques culturelles, rappelle que si les distances physiques sont de mise, nul ne peut enfermer la pensée, la créativité, l’imaginaire.

Je soussigné…. Né le…. Demeurant… certifie que pendant les semaines à venir je vais m’évader à de multiples reprises de chez moi. J’envisage d’effectuer de nombreux voyages sans destination préétablie. Je n’hésiterai pas à passer plusieurs frontières. J’avertis solennellement toutes les autorités du monde : nul ne pourra m’empêcher de divaguer, de me promener sur de fabuleux chemins, de traverser les terres et les océans, de m’exprimer de toutes les façons possibles. Nul ne me privera de blasphémer contre toutes les divinités qui n’ont pas beaucoup secouru l’espèce humaine jusqu’ici pour la protéger de sa bêtise et de ses aveuglements. Nul ne me retiendra de vitupérer contre les puissants qui n’auraient encore que leurs intérêts pour seul horizon. Nul ne bâillonnera mes injures contre les comptabilités à sens unique, ni contre moi-même si je me surprends à en être complice. Nul ne me détournera de mes activités de création en vue d’établir la seule arithmétique possible, celle qui capitalise ce qui compte. Nul ne réprimera mon envie de humer le monde à pleins poumons, ni celle de cracher sur toutes les conventions qui nous emmaillotent dans les rets de la fatalité et nous distraient de notre humanité. Nul ne m’éloignera des mille rencontres que j’envisage et nul ne m’interdira de partager le fruit de mes escapades avec le plus grand nombre, et vice versa. J’utiliserai un moyen de transport écologique et gratuit aussi souvent que cela me plaira. Mon imagination me véhiculera ici et là sans frais. Mon imaginaire lui servira de moteur et les arts et la culture seront mon carburant. Pour commencer, je participerai chaque soir à un concert de casseroles et de battements de main. Ça fera du bruit et on ne pourra pas m’accuser de tapage nocturne car je ne serai pas seul dans l’affaire. Depuis mon balcon je chanterai pour mes voisins et j’espère bien que nous finirons par chanter tous ensemble sans délai. Ça fera une rumeur du diable. Nos chants seront si puissants qu’on les entendra dans toute la ville. Ils seront si entrainants et si beaux qu’une multitude de voix les reprendront. Ça résonnera dans les vallées alentour. Ça deviendra viral de ville en ville. Ce sera un sacré festival, ouvert à toutes les sensibilités, toutes les musiques, toutes les langues et toutes les nationalités : le plus grand festival jamais organisé au monde. Durant mes voyages, je respecterai scrupuleusement la loi commune et me plierai strictement aux règles de confinement pour réduire mon régime de servitude au minimum. Je conjuguerai le verbe confiner à tous les temps. Je privilégierai le présent du subjonctif : « Il faudrait que nous nous confinions plus rigoureusement, plus rationnellement, plus intelligemment… ». J’espère que je n’aurai pas à recourir à l’imparfait du subjonctif, d’autant qu’il fait mal aux oreilles et que ce n’est pas la peine de rajouter pareille douleur à nos misères actuelles : « Il eût fallu que nous nous confinassions plus rigoureusement ». Je me tiendrai à distance de tout un chacun, de mes amis les plus proches, de tous les êtres que je chéris et même de ma propre mère.

Mais je veux être très clair : je tiendrai mon corps et ma bouche à l’écart des autres le temps qu’il faudra mais pas ma voix ni mon esprit. Je me tiendrai sur mes gardes pour que nul n’ose me priver de mon espace de liberté. Je le déclare aujourd’hui sans frontière et j’appelle tous les citoyens du monde à créer leur propre territoire imaginaire selon les mêmes principes. Mises en mouvement, toutes ces imaginations ne seront pas de trop pour dessiner les jours d’après, leur donner une forme plus humaine. De l’homme (ou la femme) de Cro-Magnon, il ne reste guère que ses dessins sur les murs des grottes qui l’ont abrité. Seuls notre esprit de création allié à notre désir vital d’émancipation nous permettra de laisser un héritage aussi aimable et durable pour les futures générations.

Jean-Pierre SAEZ

Directeur de l’Observatoire des politiques culturelles

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Article initialement paru dans la lettre d’info OPC du 26 mars.

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