Chronique des confins (23)

Clémentine Saintoul Colombres

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Un jour, une écriture – Le confinement porte en lui-même une intimité, une profondeur dont peuvent se saisir les écrivains et les écrivaines, notamment de théâtre et de poésie. Nous les avons sollicités, afin qu’ils offrent généreusement leurs mots, leur écriture des confins… Derrière l’humour qui inonde les réseaux sociaux, il y aura toujours besoin d’une parole qui porte un désir, une attente, un espoir, du sens.

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Je suis une adulte qui a choisi de porter.

J’étais déjà une enfant qui portait.

Celle qui lisait entre les lignes, démasquant les blessures et les absences.

Celle qui gardait les yeux ouverts pour ne pas oublier le monde.

Celle qui inventait des projets pour que l’espoir subsiste, pour que l’étincelle se rallume dans les yeux ternes, pour que cette vie, dont je connaissais le début et la fin soit moins prévisible.

Je suis devenue artiste pour que deux jours ne se ressemblent pas, pour tenter de me surprendre, pour créer l’inattendu, cet essentiel à mes yeux car sinon, quoi ?

Se lever, manger, dormir, attendre la retraite, blabla et au revoir ?

Théâtralement équilibriste, entraînée à me consumer et à ressusciter dans le feu d’une éternelle incertitude.

Etrangère de certitudes.

Tout évolue, rien ne m’appartient et l’encre de mes mots a déjà disparu.

Mais je respire encore, si mystérieusement.

Aujourd’hui, un peuple entier se trouve un instant confronté à ma position habituelle.

Suspendu à l’éternel infini des possibles, créer ou sombrer dans le grand vide, cette matrice qui risque de pourrir quand elle n’est pas fécondée.

Aujourd’hui je rends hommage à ceux qui portent en secret, à ceux qui sont si souvent oubliés, moqués, méprisés.

Les slogans qualifiant les penseurs et humanistes de tous types « d’inutiles et de faignants »,

les maximes visant à réduire les protecteurs de l’équilibre à des « ringards issus d’un vieux monde désuet » ont atteint leur cible.

La population s’est habituée à se retourner contre elle-même.

Le monde des « winers de leur image » bénéficie pourtant chaque jour du travail de ceux qui osent toujours, qui croient toujours et continuent quand même malgré ce triste vide.

Ceux qui portent ne s’occupent pas de sondages et de statistiques.

Ils ont choisi de confronter l’existence de réalités sensibles dont la vie se trouve directement modifiée, voire bouleversée par leur intervention de proximité. Par la qualité de leur humanité.

Ce sont eux qui sauvent les talents, les espoirs, les santés et les vies.

Ceux qui portent la crise sont ceux que l’on prive de moyens de manière systématique et réfléchie, depuis des décennies.

Leurs mots ne sont vraiment pas entendus, recouverts par un grand brouhaha publicitaire.

Aujourd’hui je rends hommage à tous ceux qui contribuent à donner corps aux piliers fondamentaux d’une société éclairée : les passeurs d’éducations, de cultures, d’ouvertures, de soins, d’arts, les protecteurs respectueux de leurs environnements sociaux et écologiques, ceux qui ont décidé depuis longtemps que gagner leur vie ne cautionnerait pas tout.

Ceux qui ne se réfugient pas derrière l’existence d’un monde extérieur pour cautionner leur absence là où ça fait mal.

Malgré leurs très (trop) bonnes volontés, la confrérie des piliers se sent démunie, épuisée par des années de tentatives de mobilisation de l’opinion publique.

Doit-on toujours attendre la tragédie pour écouter ce qui fait cœur, ce qui fait sens ?

Les piliers se fissurent, trop de gens s’assoient dessus.

On peut les applaudir à heure fixe. On peut pleurer aussi.

Et après ?

Il est temps que la mode du cynisme et de la passivité blasée s’envole.

Rien n’est dû.

Et si les piliers décidaient aujourd’hui de prendre des vacances bien méritées, eux aussi ?

Mais ils ne le feront pas.

Je ne crois pas qu’existent de petits et de grands Hommes.

Je crois qu’il y a ceux qui en font plus que la moyenne et ceux qui se laissent porter par le courant.

Clémentine SAINTOUL COLOMBRES

Comédienne, metteure en scène, autrice et directrice artistique de la compagnie La Mezcla

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Crédits photographiques : Carlotta Forsberg

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