Chronique des confins (2)

Dominique Pompougnac

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Un jour, une écriture – Le confinement porte en lui-même une intimité, une profondeur dont peuvent se saisir les écrivains et les écrivaines, notamment de théâtre et de poésie. Nous les avons sollicités, afin qu’ils offrent généreusement leurs mots, leur écriture des confins… Derrière l’humour qui inonde les réseaux sociaux, il y aura toujours besoin d’une parole qui porte un désir, une attente, un espoir, du sens.

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Certains rêves font plus vrais que d’autres. Pour celui-ci la production a mis tous les moyens pour que la réalité crève l’écran. C’est un peu comme si le Coppola « d’Apocalypse now » était venu squatter mon inconscient.

Donc je rêve. Je me tiens debout devant la grande baie vitrée, ouverte, qui surplombe la vallée et je contemple un coucher de soleil qui s’approche. Par l’effet de contre-jour de ce soleil déclinant, et comme le vent a soufflé fort et dégagé l’horizon, les deux panaches de Golfech – notre centrale atomique – s’unissent au cumulus attardés. Tout se teinte de rose orangé sur fond bleu, c’est d’une insolente plasticité. L’aquarelliste occasionnel que je suis doit reconnaître que la nature est une artiste de haut vol. Je médite avec humilité cette évidence.

Soudain un éclair incendie cette paisible image. Sur l’écran noir de mes nuits blanches, le feu nucléaire dévore l’espace. La centrale vient d’exploser. Je vais mourir, nous allons tous mourir.

Je me réveille entortillé dans mes draps humides de sueur – une transpiration qui pue la peur. Ce n’est pourtant qu’un rêve – un mauvais rêve. Cependant on ne se débarrasse pas si facilement d’un tel cauchemar. Je vais le trimbaler ainsi, quelques semaines, quelques mois ou plus, sans pouvoir l’interpréter, moi qui me targue d’être un spécialiste dans la discipline. Je me refuse à le classer dans la catégorie « rêves prémonitoires », ce serait absurde – ce n’est qu’un rêve après tout.

Quelques années se sont écoulées, et ma mémoire ne peut s’ébrouer de ce rêve catastrophe et catastrophiste. C’est un peu comme si j’avais réellement vécu cet événement.

Je le trimballe en bandoulière comme une faute qu’on ne peut expier. Pire, lorsqu’une échéance se présente, que je ne peux ou ne veux affronter, et il y en a, chacun peut comprendre, le grand éclair final de Golfech rapplique.

Si la centrale explose tout est réglé : tu es mort – tout est mort – la banque, les créanciers, les emmerdeurs, les emmerdeuses (il y en a) – les importuns et les gêneurs. Fin de la paranoïa, personne pour te faire la peau, d’ailleurs t’as plus de peau.

Bien entendu je n’aurai – dans ce rêve – pas dû laisser cette baie vitrée ouverte, mais je n’aurais fait que retarder les effets délétères du nuage radioactif. Donc au moins deux raisons de culpabiliser, et d’autres qui se tiennent cachées dans des recoins obscurs – mais ce n’était qu’un rêve – enfin !

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Nous sommes aujourd’hui à la veille du printemps de l’année deux fois vingt, comme nous nous sommes amusés à le souligner dans les premières semaines de janvier, et une bombe a explosé. Il n’y a pas eu d’éclair et pas de nuage. Devant la baie vitrée ouverte règne un silence campagnard, habité par le seul chant des oiseaux, mon âne qui braie, et au loin un chien impatient qui aboie.

Pourtant une bombe a explosé et ce n’est pas un rêve. Le mal se propage invisible et indétectable. Ceux qui n’ont pas vu d’explosion sont encore dubitatifs ou dans le déni. Par contre ceux qui ont le réflexe des rats sont sortis en pyjama pour faire provisions et rafler ce que les autres n’auront pas dans « Les jours sombres ».

Une bombe a explosé, silencieusement, et dans nos consciences ce silence est assourdissant.

Dominique POMPOUGNAC

Auteur, vice-président des E.A.T et président de la délégation E.A.T- Occitanie

 

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Crédits photographiques : Jean Claude Caron

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