Chronique des confins (16)

Yves Caussiol

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Un jour, une écriture – Le confinement porte en lui-même une intimité, une profondeur dont peuvent se saisir les écrivains et les écrivaines, notamment de théâtre et de poésie. Nous les avons sollicités, afin qu’ils offrent généreusement leurs mots, leur écriture des confins… Derrière l’humour qui inonde les réseaux sociaux, il y aura toujours besoin d’une parole qui porte un désir, une attente, un espoir, du sens.

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Petite brève de comptoir.
Dialogue entre :
C : le Candide
P : le Philosophe

C. – (au public) Mais qu’est-ce qui m’a pris d’accepter de l’héberger ? « On sera mieux au bord de la mer » qu’il disait, le philosophe ! Il a sans doute raison, en l’occurrence, il est chez moi et pensait surtout à lui ! Entre un 40m2 dans le Ve (quand même) et une villa à Saint-Raphaël, il n’y a pas photo ! Surtout qu’entre les nourritures spirituelles ou philosophiques et les terrestres, il y a un monde ! Il n’est pas vaillant aux fourneaux, mais c’est un fin gourmet, et moi, plutôt Lucullus… et il le sait le bougre !

P. – (au public) « Pris ti », il s’est fait piéger, Labiche est encerclé ! (Comprenne qui pourra)
Alors mon ami, toujours en train de vous plaindre contre cette situation ? Vous vouliez que je vous explique le mythe de la caverne ? Eh bien… nous y sommes, mais confinés !

C. – De quoi parlez-vous ? Dans le coin, je ne connais que la grotte Cosquer, c’est une caverne sous-marine !

P. – Décidément, avec vous, tout est au premier degré ; prenez du large et de la hauteur, mon ami, la situation s’y prête. Il y a peu, nous étions dans un moment de grâce où, pour ainsi dire, tout souriait à l’Occident : une région sans guerre, le CAC 40 avait pris 20 %, en quelques clics vous satisfaisiez vos envies d’achat dans le monde entier ! Et maintenant…

C. – Maintenant… Je commence à avoir faim, et vous aussi je pense.

P. – C’est vrai, il ne faut pas négliger nos papilles. Toutefois, revenons à l’essentiel ! Nous sommes en vie. « Carpe Diem. »

C. – De la carpe au menu, je n’y avais pas pensé ! Et pourquoi pas du lapin pour demain ?

P. – Vous détournez tout et ne voulez pas voir la chance que nous avons de subir cette crise.

C. – Une chance ? C’est plutôt vous qui en avez, en étant hébergé chez moi aux petits z’oignons, et la truffe est encore de saison !

P. – Ouvrez donc les yeux ! Sans cette pandémie, nous aurions continué à « foncer dans le mur » de notre destruction écologique. Nous allons devoir repenser notre mode de vie et ne pas couper la branche sur laquelle nous sommes assis, qui est déjà bien entamée. Nous ne pouvons pas être les maîtres du monde.

C. – C’est vrai, ma mère le disait : l’homme propose… Dieu dispose.

P. – Votre maman avait raison. C’est encore le grand horloger de la vie qui nous dirige, Voltaire l’avait bien compris : l’univers m’embarrasse et je ne puis songer… (pour la suite inventez-la ou tapez sur Google)

C. – Alors, c’était une philosophe elle aussi ?

P. – Bien sûr, tout comme M. Jourdain, elle philosophait sans le savoir et… faisait de la prose aussi !

C. – Ah, je comprends mieux pourquoi nous habitions boulevard Voltaire ! Ceci dit, elle n’a jamais dépassé les berges de la Seine, alors le Jourdain…

P. – Bon, tout cela semble être pour vous de l’hébreu. Reprenons notre discussion avec simplicité, puisqu’avec vous il faut en passer par là ; le bon sens paysan va tout de même l’emporter. Depuis 1945, nous n’avons connu, en France métropolitaine, AUCUNE période de restriction ni guerre. Les cornes d’abondance débordent.

C. – Ah non ! Vous oubliez Suez et Mai 68 : le pétrole se faisait rare.

P. – Rien à voir avec ce temps de l’occupation qu’a connu votre mère !

C. – C’est vrai. Même si à l’époque on jouait avec trois bouts de ficelle, nous n’avons jamais manqué de rien !

P. – À la bonne heure, vous voilà dans de meilleures conditions pour m’écouter. Je m’attèle donc à vous faire comprendre que le « tout, tout de suite » n’est pas une « faim » en soi. Quelle que soit l’évolution de nos technologies, nous aurons toujours des contraintes de la vie contre lesquelles nous ne pourrons RIEN. La maladie – et sa prévention – en est une, et nous devons nous y plier !

C. – Et l’intelligence artificielle, elle non plus ne peut rien pour nous ?

P. – L’IA n’est qu’une technologie, supérieure aux autres certes, mais rien de plus. Elle n’agira qu’en fonction de ce qu’on lui a appris. Tant que nous ne lui aurons pas donné les commandes du bateau, nous en resterons le capitaine… après Dieu, comme l’on dit.

C. – Ah vous me rassurez, l’Homme est raisonnable, n’est-ce pas ?

P. – Vous me faites rire avec votre angélisme. Lisez la Bible, les légendes égyptiennes et grecques. TOUTES les turpitudes de l’Homme depuis la nuit des temps y sont inscrites.

C. – Je veux bien vous croire, l’Homme est un loup pour l’Homme !

P. – Mais vous n’y êtes pas du tout. Vous offensez ce pauvre animal en faisant ce parallèle. Le loup, comme tous les autres animaux, n’attaque que pour défendre progéniture, territoire ou nourriture, tandis que l’Homme…

C. – Oui, il attaquerait pour du papier toilette sans complexe.

P. – À ce propos, vous avez fait des réserves, j’espère ?
C. – Non pourquoi ?

P. – Bon, je vais de ce pas acheter cinquante rouleaux.

C. – Ah bon ?

P. – Oui, il ne faudrait pas que l’on manque, et pendant ce temps, préparez le repas… J’ai FAIM.

Yves CAUSSIOL

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