L’autrice Charlotte Lagrange est à l’honneur de la prochaine soirée organisée par Auteurs lecteurs théâtre (ALT) pour son texte inédit Désirer tant qui mêle petites histoires et grande Histoire afin de reconnaître politiquement, par le théâtre, les complexités humaines.

Charlotte Lagrange est autrice, metteuse en scène et dramaturge, formée à l’École du Théâtre national de Strasbourg après des études de philosophie à la Sorbonne et un master professionnel ‘‘mise en scène et dramaturgie’’ à Nanterre. Sa compagnie La Chair du Monde est implantée en Alsace depuis 2011. Sa dernière pièce, Désirer tant, a été lauréate de l’aide à la création ARTCENA.

Elle est invitée pour les rencontres printanières de ALT, les 6 et 14 mars à Paris, événement dont Profession Spectacle est partenaire.

Le vendredi 6 mars dernier en soirée, ALT a présenté des extraits de sa pièce inédite Désirer tant au Shakirail à Paris. À cette occasion, après une boum littéraire convoquant différents artistes autour du texte, il était proposé d’en obtenir un exemplaire afin de poursuivre l’échange le samedi 14 mars avec l’auteur et les autres lecteurs volontaires, en journée, au Théâtre de la Colline. Cette session ALT a également proposé Le gardien de mon frère de Ronan Mancec, publié aux éditions Théâtrales, aux même dates et lieux.

Il est possible de participer aux deux échanges auteurs-lecteurs du samedi 14 mars. Le prix libre est pratiqué pour tous les événements ALT (renseignements et inscriptions sur le site d’ALT).

Entretien avec Charlotte Lagrange.

 

Comment résumerais-tu ta pièce Désirer tant ?

Une jeune femme, Véra, découvre que sa grand-mère vient de mourir alors qu’elle la croyait morte depuis longtemps et ne l’avait jamais rencontrée. En allant disperser les cendres d’Olga dans les sapins d’Alsace, elle rencontre des figures qui habitent la forêt en attendant leur réincarnation : Véra revit alors l’existence d’Olga et se retrouve sensiblement interrogée sur le rapport qu’elle entretient avec le monde qu’elle habite. Désirer tant aborde ainsi les liens entre petites et grande histoires.

Où l’écriture de cette pièce trouve-t-elle son origine ?

Elle est notamment venue d’une interrogation personnelle à propos de ce qui se passait autour de moi et de la manière dont je le vivais. C’était l’époque de Nuit Debout, des manifestations contre la loi Travail et des attentats à Paris qui ont joué un rôle pour beaucoup d’autres auteurs. J’ai souhaité travailler sur la manière dont nos intimités sont traversées par l’Histoire. J’ai repris les histoires dont j’étais pétrie, les histoires qu’on m’avait transmises et celles qu’on m’avait cachées pour éclairer mon propre rapport à l’histoire en train de se faire. J’avais passé enfant beaucoup de temps avec ma grand-mère en Alsace. Pour m’endormir, elle me racontait la manière dont elle évitait les bombes pendant la Seconde Guerre mondiale. Elle ne m’a en revanche jamais dit ce que ma mère me soufflait avec ressentiment : ma grand-mère avait travaillé pour les Allemands. On ne peut pas analyser les histoires intimes de l’époque uniquement en termes de collaboration ; il y a plusieurs types de participation plus ou moins active et il faut mettre de la nuance pour commencer à comprendre. J’avais envie de ça, de comprendre. Et de regarder comment ces différentes manières d’être, avec ou contre le système dans lequel on vit, agit sur nos relations les plus intimes.

Est-ce en partie une histoire autobiographique ?

Non, Olga n’est pas ma grand-mère et je ne suis pas Véra. Je me suis inspirée de l’histoire familiale mais l’ai tout à fait transformée. J’avais la volonté de m’inspirer de choses intimes pour pouvoir les partager ; je voulais partir de la petite histoire pour aller dans la grande. Ce mouvement est très important et politiquement central à mes yeux. On trouve l’universel quand on va dans le très singulier, alors que partir de la grande Histoire pour aller vers la petite nie le ressenti et oublie les complexités. Dans l’histoire des femmes qui ont travaillé pour les Allemands, il n’y a pas eu de reconnaissance historique avant 2008. Or, on a besoin d’une reconnaissance politique de cette complexité.

Dans la pièce, il est aussi question de relation amoureuse : Olga vit une histoire d’amour avec son amie Liesiel. Souhaitais-tu aborder l’homosexualité dans ce contexte ?

Le sujet est arrivé par hasard, de lui-même, je n’avais pas prévu ça. J’avais envie de travailler sur la première découverte sensuelle, amoureuse, entre deux personnages… C’est devenu deux copines, comme il me semble que cela arrive à nombre de filles. C’était une manière de sortir de la question du genre. À mes yeux, la première sensation sensuelle est liée à une personne ; ce n’est qu’ensuite que le social dit ou dicte des choses. Dans la pièce, Liesel est un personnage d’amie-amoureuse, presque d’ange gardien pour Olga : elle reste, observe, elle est là pour elle… J’ai beaucoup de tendresse pour les relations qui sont hors cadre. Cette relation fait aussi intervenir le tragique car, en faisant ce pas de côté par rapport à la norme, Olga est rattrapée par celle-ci. Le fait d’être libre la met en danger.

Pourquoi écris-tu du théâtre ?

Avant de le faire, je ne me suis pas dit que j’allais écrire du théâtre. J’ai d’abord été dramaturge, puis j’ai adapté des romans pour les mettre en scène, avant qu’une certaine nécessité ne me pousse à écrire mes propres textes. Le théâtre est une manière d’interroger le monde ; c’est pour cela que j’ai besoin d’écrire et non pas de monter des pièces classiques. Mon désir d’écriture est toujours lié à une question politique, à une interrogation de responsabilité. Dans le théâtre, j’apprécie particulièrement le principe de coprésence, le fait de jouer devant des gens, de partager ce moment. La relation au spectateur transforme le spectacle. J’aime beaucoup diriger des acteurs et voir un espace qui, de soir en soir, n’est pas le même. Je suis aussi très inspirée par le cinéma ou les séries qui amènent des problématiques très différentes des problématiques théâtrales, qui s’amusent des montages ou des multiplicités de lieux… J’aime amener ça au théâtre et travailler sur le trouble.

Comment définirais-tu ton travail ?

Je pars souvent d’une sensation et d’un besoin de comprendre cette sensation, c’est-à-dire de faire des lectures théoriques, de rencontrer des gens dans certains domaines. Puis, dans l’écriture même, j’ai besoin d’être dans les profondeurs, de manière solitaire. Je cherche à raconter le monde tel qu’il est perçu, pas tel qu’il est « objectivement ». Lorsque je me fiche du réalisme, du pragmatisme, je vais davantage dans le réel. Je ne cherche pas à faire du théâtre social ou à accuser frontalement. Je ne peux pas accuser parce que je ne crois pas au rapport binaire : dans Désirer tant, cette femme est une femme formidable et affreuse en même temps. Un système est toujours porté par des gens. Dans mon travail, je souhaite rendre compte de cette complexité là. Par le théâtre, par les petites histoires, on arrive à l’aborder.

Travailles-tu actuellement sur une nouvelle pièce ?

Je suis actuellement en résidence de création pour un monologue nommé L’araignée. Il sera joué les 5, 6 et 7 mars 2020 à la MC93, puis nous serons en juillet au 11-Gilgamesh, à Avignon. C’est l’histoire d’une femme qui travaille dans l’aide sociale à l’enfance et se retrouve empêtrée dans les contradictions du système. Je l’ai écrite après avoir fait deux créations participatives au cours desquelles j’ai rencontré des référents de l’aide sociale à l’enfance et des éducateurs spécialisés. J’ai été frappée par les injonctions contraires et monstrueuses auxquelles ils font face… Leur travail est d’accueillir, mais ils sont attrapés par un système qui fait tout pour ne pas le faire. Comment, en France, accueille-ton des enfants primo arrivants ? Je voulais écrire sur le sujet en évitant tout exotisme, réappropriation ou voyeurisme. On a vite fait de pleurer sur le sort de quelqu’un alors que cette personne veut juste être accueillie dignement.

Propos recueillis par Annabelle VAILLANT

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