Chronique des confins (18)

Louise Alméras

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Un jour, une écriture – Le confinement porte en lui-même une intimité, une profondeur dont peuvent se saisir les écrivains et les écrivaines, notamment de théâtre et de poésie. Nous les avons sollicités, afin qu’ils offrent généreusement leurs mots, leur écriture des confins… Derrière l’humour qui inonde les réseaux sociaux, il y aura toujours besoin d’une parole qui porte un désir, une attente, un espoir, du sens.

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L’humanité n’a semble-t-il pris le pouls de son état que pour savoir quand elle périrait et comment. Et ce sera chacun de son côté, contre les autres, malgré eux et sans eux. Seuls, comme des prisonniers. Mais comment supporter une telle absence d’autre chose, d’un sens supplémentaire de la vie, d’une valeur autre de nos présences simultanées sur cette Terre ? Ne se penchera-t-on sur les cœurs qu’une fois froids et sans plus de sang qui y circule ? Cet état d’esprit n’est pas l’apanage des effets du virus planétaire. Et c’est cela qui me frappe le plus et m’interpelle. Il l’est, de manière sourde et sournoise, dans bien des situations. Cette même dialectique qui tend à prouver la nécessité d’assumer seul sa mort — réelle ou invisible à l’œil nu, en latence— s’étend dramatiquement à mesure que les années passent. Et les assurances, nombreuses à être obligatoires, ne nous protègent de rien contre ce poids. Ni la vitrine des ersatz de relations par le biais des réseaux sociaux. La liste est longue. Et l’isolement s’accroît. De manière individuelle, il me semble que chacun a dû vivre un jour un désastre intérieur, qu’il soit d’ordre sentimental, matériel ou psychologique. La main tendue ou bien l’oreille offerte n’était-elle pas plus secourable qu’une poignée de billets de banque ou qu’une pilule à avaler, qu’une assurance-vie ou qu’un nombre de likes ? Pour revenir aux victimes actuelles, qu’en est-il de toutes ces personnes isolées en EHPAD, toutes celles qui ont été vaincues par le virus, à qui ont-ils pu confier leurs dernières paroles ou donner leur dernier regard d’amour ? Qu’a-t-on pu leur offrir comme dernier instant d’humanité ? Et nous, à quoi ressemblera notre heure dernière ?

Me revient en mémoire cette scène du film de Tony Gatlif, Gadjo Dilo, dans laquelle des Tsiganes se mettent à chanter sur les notes vibrantes d’un accordéon. C’est pour la mort d’un des leurs. Alors ils chantent et versent de la vodka (on pourrait tout aussi bien la remplacer par du whisky) sur la terre qui recouvre le corps, avant d’y planter la bouteille — pour son usage personnel. Comme j’aimerais que l’on puisse en faire autant pour nos morts, chantant, pleurant comme savent le faire les âmes Tsiganes ! L’alcool, c’est connu, tue très bien les virus.

Il y a deux ans maintenant, j’ai tenté une expérience aux frontières de la mort. Ç’aurait pu être ma dernière heure. Oh, je sais, on ne parle pas de ces choses-là, elles sont taboues ; proscrites de la parole, gênantes, elles sont taxées d’une certaine laideur. Elle m’a pourtant enseigné quelque chose. M’a, en quelque sorte, donné une leçon sur la vie. La honte de l’évoquer ne me hante donc pas. Et, comme j’ai appris (mais pas encore intégré) à ce moment-là à quel point l’ego n’est qu’un vilain microbe, c’est mon être ici qui s’exprime et mon ego n’a pas à lui faire quelque ombrage. C’est qu’avec cette vague de morts, de malades et toutes les douloureuses tristesses qui les accompagnent, les deuils sans doute difficiles à faire (ces morts ne peuvent pas dire au revoir), mais pas insurmontables, des mesures ont été mises en place. Ces mesures sont parfois inhumaines pour certains. Elles les privent de relations humaines, de soins, d’attention, d’amour, de regards, de paroles, de contacts chaleureux et charnels, tout ce dont l’homme est porteur aussi — et pas seulement de virus transmissibles. Ces mesures, je ne peux m’empêcher de le penser, ont une odeur de mort. Une deuxième s’ajoute à la première. Par opposition, elles rappellent un peu ce qu’est la vie, ce qu’elle doit et peut être. Et voilà une heureuse nouvelle. La seule qui vaille et qui puisse nous tenir, nous servir — au sens noble du terme, nous unir, enfin.

L’ego est une cause terrible, la pire de toutes, car toutes les peurs lui sont acquises. Que vaut donc son regard face au regard de l’âme ? Voilà la grande question que la vie nous propose aujourd’hui, à l’heure où l’on se sent petit, vulnérable, isolé, impuissant, manquant, inachevé ; à l’heure où l’on nous prédit la victoire à force de nous éloigner les uns des autres, alors que nous nous découvrons encore plus dépendants ; à l’heure enfin où l’avenir incertain, suspendu, nous demande instamment de prendre en compte le message de l’oracle afin de lui prêter nos bouches. Celui-ci semble prendre la voix du poète des Feuillets d’Hypnos : « Il ne dépend que de la nécessité et de votre volupté qui me créditent que j’aie ou non le Visage de l’échange. »

Aussi, j’ai appris à quel point habiter son être est la seule chose qui peut sauver, non seulement dans cette vie, mais dans celle qui suivra. De même est-ce plus utile pour aider les autres. On ne se sauve pas soi-même, non, ce n’est pas mon propos. Mais l’on entend mieux la Parole révélée à l’âme quand notre ego est bas et quand on souffre moins, donc. On est plus enclin au respect, de soi et de l’autre, également. Le vrai, pas cet échange de politesse, mais l’adresse mutuelle à nos êtres respectifs.

Cette petite expérience de mort que j’associe aux mesures actuelles est un formidable moyen d’avoir accès à cet instant crucial où l’on fait le bilan de sa vie avant que de partir. Comme une petite lucarne face à cette porte qui ouvre vers l’Infini, elle peut nous aider à mieux voir. A-t-on assez aimé ? Et saurons-nous aimer assez ? Je voulais surtout souhaiter à tous de vivre, après ce confinement, selon ce qu’est la vie.

Louise ALMÉRAS

Journaliste

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Crédits photographiques : Florent de Gigord

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