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Commémoration nationale 2016 : le puissant acteur Jean Mounet-Sully

Commémoration nationale 2016 : le puissant acteur Jean Mounet-Sully
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Le 1er mars 1916 mourait l’acteur français Jean-Sully Mounet, plus connu sous le nom de Mounet-Sully. Époux de la comédienne Jeanne Rémy, amant de Sarah Bernhardt, père de l’actrice Jeanne Sully, le natif de Bergerac fut l’un des artistes les plus rayonnants de la Belle Époque. Il fait partie de ces quelques personnalités « centenaires » qui se voient l’honneur d’être commémorées nationalement, sur décision des pouvoirs politiques, notamment du ministère de la Culture.

Jean-Sully Mounet naît dans une famille bourgeoise, le  à Bergerac. Patrie du philosophe et politicien Pierre Maine de Biran (1766-1824), la capitale du Périgord pourpre compte alors un peu plus de 10 000 habitants. Jean-Sully Mounet est l’aîné de quatre enfants ; son père, comédien amateur, meurt alors que le jeune garçon n’a que dix ans. Il est mis en pension chez un pasteur protestant.

Naissance instantanée d’une vocation

Villa de Mounet-SullySa mère souhaite le voir devenir juriste ou pasteur, mais alors que le jeune gascon a 14 ans, il entend le comédien Ballande – de passage à Bergerac – déclamer des stances de Polyeucte. « Coup de foudre » ! Le théâtre, et particulièrement la tragédie, lui apparaît comme un « rêve, obscur d’abord, puis peu à peu grandissant, absorbant, tyrannique ». Charmé par la « musique étranger et particulière » de Ballande, Mounet-Sully suit ses cours, tout en développant parallèlement d’autres formes artistiques : composition, sculpture, peinture… À 26 ans, préparé par Ballande, il franchit le pas et gagne Paris où il entre au Conservatoire, dans la classe de Bressant, en 1868.

L’entente entre l’élève et le maître est délicate, Mounet-Sully recherchant davantage les nuances et contrastes de chaque personnage que Bressant. Le jeune homme fréquente discrètement la classe de Beauvallet et travaille en profondeur chaque rôle qu’on lui soumet. Il refuse ainsi plusieurs opportunités au motif qu’il ne dispose pas d’assez de temps pour répéter, pour entrer dans la peau de son personnage.

Entre 1868 et 1870, l’Odéon ne lui propose que des petits rôles dans des pièces médiocres. Mounet-Sully en profite pour travailler parallèlement les grands rôles du répertoire classique. Mais la guerre s’interpose…

Il intègre la deuxième légion en tant que sous-lieutenant ; son régiment, chargé de défendre les montagnes de la Creuse, est muté de Bergerac à Châteauroux. Mounet-Sully ne verra jamais la guerre. Celle-ci terminée, le comédien part faire une tournée en Normandie avant de regagner la capitale.

Une ascension fulgurante

Il interprète Paolo dans Une Famille au temps de Luther de Casimir Delavigne, rôle qu’il reprendra d’ailleurs à la Comédie-Française en 1888. Mais le succès ne vient pas et Mounet-Sully désespère, prêt alors à tout abandonner. Il retrouve Bressant qui le recommande auprès d’Émile Perrin, administrateur de la Comédie-Française. Une audition plus tard, en mai 1872, il est engagé pour trois ans comme pensionnaire de la Maison Molière : « J’avais des sanglots plein la gorge et je marchais les yeux couverts de brouillard », confie-t-il alors à son journal.

Début juillet, il interprète Oreste dans Andromaque : c’est un succès. Mounet-Sully marque les esprits par une interprétation fougueuse et passionnée, portée par une voix à l’amplitude remarquable et remarquée. Les critiques sont divisés ; certains parlent alors d’un renouveau de la tragédie. Il interprètera ce rôle plus de 110 fois à la Comédie-Française, entre 1872 et 1914.

En moins de 18 mois, Mounet-Sully passe de pensionnaire à sociétaire de la Comédie-Française le 1er janvier 1874, et devient un des acteurs incontournables des vingt dernières années du XIXe siècle, interprétant avec passion tous les rôles majeurs du répertoire classique :  Rodrigue dans Le Cid, Néron dans Britannicus (avec Madame Arnould-Plessy et Sarah Bernhardt), Hippolyte dans Phèdre, Orosmane dans Zaïre (avec Sarah Bernhardt dans le rôle-titre), Horace dans la pièce éponyme de Corneille, Hernani et Ruy Blas – rôle qu’il jouera plus de 250 fois ! – dans celles de Victor Hugo, qui assiste aux répétitions…

Mounet-Sully dans Hernani

Mounet-Sully dans « Hernani » de Victor Hugo.

Les amants orageux : Sarah Bernhardt et Mounet-Sully

Sarah Bernhardt, alors en pleine ascension, lui donne presque systématiquement la réplique. Les deux plus grands génies tragiques de leur temps entament alors une liaison passionnée et orageuse. Certaines lettres magnifiques de Sarah Bernhardt à Jean Mounet-Sully passent à la postérité. Ainsi lui écrit-elle, dans une lettre datée de janvier 1873.

« Jean,

Tu comprends bien ce que je te dis, tu sens que c’est vrai, ami, et qu’il est en ce monde des choses qu’on n’invoque jamais pour couvrir même un caprice – donc, aimé, ne sois pas fâché, et maintenant laisse-moi te parler de ma folle tendresse, laisse-moi te dire que je t’aime de toutes les forces de mon âme, que mon cœur est tien et que je suis presque heureuse ; que peut-être je vais aimer la vie maintenant que j’aime l’amour ou plutôt que je connais l’amour ! T’ai-je dit mon doux amour et mes fièvres d’amour et mes espoirs déçus, et mes perpétuelles recherches, suivies du vide, du néant toujours ; et mes larmes de rage, et mes cris d’impuissance et mon vrai, mon sincère désespoir qui me conduisait au suicide ?

Si je t’ai dit cela, je te le dis en vérité, mon cher Seigneur, car je te dois de ne plus pleurer et d’espérer beaucoup. Je te dois par dessus tout la connaissance de l’amour, non de celui que j’inspire, mais de celui qui devient mien, de celui que je ressens, je suis si tant heureuse d’aimer enfin et de t’aimer toi ! Appuie-toi sur mon cœur, réchauffe ma tristesse et mon scepticisme sur ta chaude âme, ouvre-moi ton être et laisse moi y entrer que je sois tienne toute et reçois dans ce baiser fait de souvenirs et d’espérances tout ce que cœur de femme a de bon, de poétique.

Je t’aime cela est vrai, je t’aime à pleine âme. Je mets mes bras autour de ta tête et mes lèvres sur les tiennes. Je te murmure toutes les paroles d’amour que tu sais.

Ta tienne, Sarah Bernhardt

Sarah BernhardtMounet-Sully est d’un caractère jaloux : lors d’une crise de colère, il défonce notamment l’avant d’un fiacre, en un seul coup de pied. Le couple ne trouve que rarement une stabilité, comme en témoigne une lettre datée du 27 juillet 1873.

« Tu m’as fait souffrir cette nuit de toutes les angoisses du regret, j’ai pleuré de douleur vraie en voyant s’écrouler sous ta main brutale les rêves caressés par mon cœur, les chers projets d’avenir que je formais. […]

Je ne veux pas te faire plus de chagrin qu’il n’est nécessaire, mais j’ai le cœur bien froissé, vois-tu. Je ne sais si je pourrai guérir – tu as avili ma dignité de femme à chaque instant , alors qu’ayant éloigné de moi les amis qui m’entouraient, pour me dévêtir, tu t’es imposé quand même entrant dans ma loge alors que mes amis attendaient à ma porte. Tu leur disais ainsi, mais je la connais c’est [ma] maîtresse, je la vois nue ainsi chaque jour. Tu n’as pas compris, mon pauvre Jean, que l’amour se donne mais ne veut pas qu’on le prenne. J’ai dû subir tes violences sans causer de scandale ; enfin tu m’as torturée avec les armes que je t’avais mises en main ; ma tendresse, mon amour pour toi t’ont servi d’étendard.

Ah ! tu m’as fait bien du mal, Jean, je te le pardonne puisque tel semble être ton désir. Mais chez moi pardon n’est pas l’oubli. Laisse donc à mon cœur le temps de penser [?] qu’il oublie et nous verrons après ce que nous pourrons faire des bribes de notre mutuel amour. N’aie pas de chagrin, mon Jean, l’art va de nouveau nous réunir peu de jours. Nous laisserons nos cœurs juges de la situation, ne forçons pas notre tendresse. Au revoir, Jean, je t’abandonne ma tête que tu as si lâchement meurtrie. Puissent tes baisers raviver l’amour sur mes lèvres. J’en doute. »

Cette relation prend définitivement fin avec le départ de Sarah Bernhardt de la Comédie-Française, en 1880.

« Le plus grand acteur tragique français »

Portait de Mounet Sully paru dans le Trombinoscope de Toutchatout (1975)

Portait de Mounet Sully paru dans le Trombinoscope de Toutchatout (1975)

La démesure de Mounet-Sully étonne, irrite, enthousiasme. Il divise toujours les critiques, mais nul ne sort indemne dès lors qu’il entre en scène. Mounet-Sully continue de se corriger, de travailler les nuances, avec acharnement et minutie. Le public le surnomme progressivement « le plus grand acteur tragique français ».

Ses notes sur chacune de ces pièces sont abondantes et intéressantes ; par exemple, il n’hésite pas à reprocher au « divin » Racine l’absence de réaction de Néron après la tirade de reproches que lui envoie sa mère Agrippine. Le poète et critique Théodore de Banville dit de Mounet-Sully qu’il « appartient à toutes les époques où les artistes ont su trouver un idéal dans le visage humain », décrivant sa « noire et débordante chevelure, sombre, soyeuse, superbe », son nez osseux, ses grands yeux « dont le noir est une flamme », ses « joues d’une pâleur fauve »

Triomphe œdipien et postérité artistique

Et puis Mounet-Sully s’attaque à Œdipe roi de Sophocle… C’est un triomphe. Son interprétation du héros rebelle aux dieux et à son destin, comme une « sorte de Prométhée qui ne verrait point le vautour », fait l’unanimité. André Antoine, Romain Rolland, Joséphin Péladan, Georges Enesco… tous louent l’acteur qui est totalement devenu le héros grec lui-même.

Jean Cocteau - Portrait de Mounet-SullyLe compositeur roumain est particulièrement impressionné par la voix du comédien, « cette voix sonore et flexible qui lançait les phrases comme si ç’avait été du chant, et les vers comme s’il se fût agi d’une mélodie », et décide alors d’écrire un opéra sur le mythe d’Œdipe. Ce qui allait devenir l’un des chefs-d’œuvre mondiaux de l’opéra est né de la diction de Mounet-Sully. Jean Cocteau voit également la pièce, ce qui lui inspirera, des années plus tard (1945), un hommage poétique : Portrait de Mounet-Sully.

Il continue d’enchaîner les grands rôles, après qu’un ennui de santé et des difficultés familiales l’ont éloigné de la scène, pendant près d’un an et demi. Il incarne Polyeucte, qui lui donna sa vocation théâtrale, avant de devenir Créon dans Antigone, puis Hamlet, qui lui apporte un nouveau triomphe, jusqu’en Angleterre.

Après le départ d’Edmond Got, en 1894, il devient doyen de la Comédie-Française jusqu’à sa mort. Il joue de moins en moins et se consacre davantage à la préservation de l’institution, notamment pendant la guerre.

Il écrit alors plusieurs pièces : La Buveuse de larmes, Gygès et La Vieillesse de Don Juan. Cette dernière pièce, écrite en collaboration avec Pierre Barbier, est donnée à l’Odéon en 1906.

Postérité familiale

En 1904, Mounet-Sully commence une liaison avec la jeune actrice Jeanne Rémy, rencontrée deux ans plus tôt. La relation amoureuse dure jusqu’à la mort du comédien français, douze ans plus tard. Jeanne Rémy lui donne deux enfants, dont un seul survit : Jeanne Sully, qui devient à son tour une célèbre comédienne à la Comédie-Française.

Jeanne Rémy joue avec son mari dans Œdipe roi dans le cadre prestigieux du Théâtre antique d’Orange ; Paul Mounet, frère de Mounet-Sully, figure également dans la distribution.

Mounet-Sully - Œdipe

Mounet-Sully dans « Œdipe roi » de Sophocle

Essais cinématographiques

En 1908, il s’essaie au film d’art – alors naissant – sur invitation d’André Calmettes. Ce dernier demande à des acteurs célèbres (dont Sarah Bernhardt et Réjane…) d’interpréter des rôles classiques à l’écran. Mounet-Sully relève le défi avec Le baiser de JudasBritannicusAndromaque et Hamlet.

Gaston Roudès lui demande également, en 1912, d’intervenir dans le cadre d’un reportage sur Œdipe roi, tourné par la société de films Eclipse pour Pathé-Journal : Mounet-Sully, répertorié comme scénariste du film, évoque alors son interprétation de la pièce.

Hommages posthumes

Le 1er mars 1916, Mounet-Sully meurt. Malgré les préoccupations légitimes liées à la guerre, les hommages pleuvent. L’écrivain Joséphin Péladan s’exclame dans la Revue hebdomadaire du 18 mars 1916 : « Ni Beethoven, ni Wagner n’ont écrit de plus sublimes notes que celles que Mounet-Sully improvisait et qui restent dans la mémoire, au même titre qu’une suite de mesures ».

Voir un extrait du documentaire consacré à Mounet-Sully sur le site Cinemantik.

Mounet-Sully est le seul comédien à avoir son médaillon dans la galerie Montpensier de la Comédie-Française. Conçu par le sculpteur Daniel-Joseph Bacqué et inauguré en 1927, ce médaillon côtoie ceux des grands auteurs du théâtre français. L’acteur n’a pas fini de prêter son souffle à la Comédie-Française.

Mausssano CABRODOR

Toutes les citations de Mounet-Sully sont extraites de : Souvenirs d’un tragédien, Paris, Pierre Lafitte, 1917.

Mounet-Sully interpète Judas dans le film "Le Baiser de Judas".

Mounet-Sully interpète Judas dans le film « Le Baiser de Judas ».

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