fbpx

Sélectionner une page

Danser parmi les volcans

Danser parmi les volcans
Publicité

« Rien n’est noir » dans la vie de Frida Kahlo qui fut un embrasement de couleurs. De ses œuvres éclatantes à son histoire d’amour intense et tumultueuse avec Diego Rivera, elle ne fut que passion. C’est le sujet dont s’est éprise Claire Berest dans son nouveau roman écrit d’une plume ardente et impétueuse.

Elle fut audacieuse et téméraire, colibri à la ferveur inaltérable. Dans une vie semée d’infortunes, elle resta une femme de défis, passionnée, talentueuse, engagée et éternelle amoureuse. Frida Kahlo est devenue légendaire. Et puisque toute légende appartient à un imaginaire commun et se double de merveilleux, nous pouvons nous l’approprier, l’apprivoiser, reflet de nous-même. C’est ce que fait Claire Berest dans le flamboyant Rien n’est noir, qui vient de paraître aux éditions Stock. Elle ne raconte pas Frida Kahlo, elle est Frida Kahlo.

Frida Kahlo naît le 6 juillet 1907 à Coyoacán, quartier au sud de Mexico. Sa mère, Mathilde Calderón, est d’origine indienne ; son père, Carl Wilhelm Kahlo, est un photographe d’origine allemande qui éveille sa sensibilité à l’art. Elle est la troisième de quatre filles, la plus originale. Elle est atteinte de poliomyélite à l’âge de six ans, ce qui fait que sa jambe droite s’atrophie et qu’elle garde un pied d’enfant. Elle conserve cependant un moral de fer et rêve grand : elle sera médecin ! Elle se veut libre, désire étudier et voyager. En 1922, elle a seize ans et intègre la prestigieuse Escuela nacional preparatoria, la meilleure école du Mexique enfin ouverte aux candidatures féminines – trente filles pour deux mille garçons, il y a progrès ! Le destin vient anéantir la vie qu’elle s’est dessinée quand, le 17 septembre 1925, de retour de l’école, elle est grièvement blessée lors d’une collision entre le bus dans lequel elle se trouve et un tramway. Son corps est irrémédiablement brisé, fracturé, corseté. Alitée, pour vaincre l’ennui et tromper la douleur, elle commence à peindre, principalement des autoportraits, autant de tableaux qui sont l’expression la plus franche d’elle-même : « Je n’ai jamais peint de rêves, j’ai peint ma réalité ».

Peindre le drame pour vivre

Claire Berest, Rien n'est noir, Stock, coll. ‘‘La Bleue’’, 2019 couvertureCette réalité est celle d’une femme engagée tôt dans le combat politique. Frida Kahlo rejoint en 1928 le Parti communiste mexicain. Le pays sort affaibli de dix années de révolution (1910-1920) ; Frida sera une figure militante et progressiste, luttant contre les inégalités, s’opposant aux codes machistes et psychorigides d’une société hermétique à l’émancipation de la femme. Elle s’affiche athée dans un Mexique très catholique, s’affirme bisexuelle dans un monde attaché aux valeurs d’antan. Frida porte le costume, conserve une moustache sombre, fume et boit sans modération, jure comme un charretier. Viscéralement anticonformiste et libre.

Cette réalité est aussi celle d’une artiste peintre avant-gardiste et innovatrice. Elle peint son drame, son cœur brisé, ses pensées les plus intimes. Elle peint pour tenir la douleur à distance et parce que c’est tout ce qui lui reste – « L’art le plus puissant de la vie, c’est faire de la douleur un talisman qui soigne ». Hors des carcans picturaux traditionnels, ses peintures traitent de sujets tabous alors, tels la sexualité, l’avortement, le sang menstruel, la dépression… Chaque couleur semble être un sentiment qui la recouvre, la protège et la définit. Ses tableaux sont faits de teintes chatoyantes, vives et harmonisées avec audace. Le bleu cobalt y est maître, symbole d’amour, de tendresse, de pureté, de félicité. Les couleurs sont un langage qui échappe aux conventions et parle d’émotions, d’imaginaire, d’idées. Elles véhiculent des sens cachés, l’intime ; elles cachent autant qu’elles dévoilent. Comme l’écrivait Henri Matisse : « La couleur surtout, et peut-être plus encore que le dessin, est une libération ». Nous avons tous en nous une fenêtre ouverte sur un univers plus vaste. Frida Kahlo a trouvé le sien au bout d’un pinceau. Entre mexicanisme et surréalisme, conteuse extraordinaire, elle a créé sur la toile un monde étrange au trait parfois naïf pour ne pas s’emmurer dans la souffrance et être dévorée de l’intérieur. Si le fond de sa peinture est sombre, elle possédait un tempérament plutôt optimiste, se voulant une vie gaie et active, refusant d’abdiquer, ne prenant rien trop au sérieux ni trop à l’amer. Son dernier tableau porte un titre qui la définit si bien : Viva la vida.

Le fauve et la gazelle

Cette réalité est encore celle d’une femme passionnément amoureuse. Dès qu’elle voit Diego Rivera, elle sait qu’il sera le père de ses enfants. Son corps fracassé en décidera autrement mais la flamme restera vive. Leur première rencontre a lieu en 1928. Avec l’audace qui est sienne, Frida va le trouver dans l’auditorium de son école où il peint une fresque murale et lui demande ce qu’il pense de ses tableaux. Diego est immédiatement amoureux, de la femme comme de l’œuvre. À vrai dire, ce petit bout de femme l’impressionne. Il lui trouve un talent fou, une sensualité peu commune. Ils se marient le 21 août 1929. Frida a vingt-deux ans, il en a vingt de plus. Qu’importe ! La passion se défie de tout.

Diego Rivera est une homme assez laid, éléphantesque, gourmand de tout, magnétique, excessif en tout. C’est l’union d’un fauve et d’une gazelle, entre dévotion et cruauté. Pour Diego, la fidélité n’est qu’une convention bourgeoise dont l’on peut se dispenser. Il est volage, séducteur, dévorateur. Frida le sait, l’accepte, fait de même – Trotski fut notamment son amant –, mais ne peut s’empêcher d’être verte de jalousie. Quant à lui, Diego déclare que plus il aime une femme, plus il est enclin à lui faire du mal. S’ils sont fous l’un de l’autre, Diego veut rester libre d’elle, être aimé de tous, du monde, du siècle, Frida ne veut plus uniquement se définir à son aune mais avoir une vie propre, ne pas se perdre en lui. Elle a trente-trois ans, ils divorcent… pour se remarier neuf mois plus tard. Sans lui, la vie est désert, vide sidéral, sidérant. Sans lui, rien n’est, que gris.

« Si je pouvais t’offrir une seule chose dans la vie, j’aimerais te donner la capacité de te voir à travers mes yeux. C’est seulement ainsi que tu te rendrais compte de l’être spécial que tu représentes pour moi. » Frida Kahlo

Ils vivent un amour qui décoiffe, qui ôte le sommeil et qui par bonheur éloigne les démons. Un amour qui accompagne et qui respecte la liberté. Un amour de rêve et de poésie, inspirateur et créateur. Pour lui, elle invente des mots de légèreté et de magie, « je te ciel pour t’aimer sans limites », pour conserver ses ailes, continuer à voir des horizons.

Frida meurt à quarante-sept ans de ce qui semble être une pneumonie, le corps perclus de mal, fatigué de quatorze opérations et de l’amputation d’une jambe. Ils vécurent vingt-quatre ans ensemble, des années de fougue, de souffrances et de plaisir, de folie et de désir. Une vie comme un art, celui qui gifle, fait trembler, bouleverse.

Claire Berest retrace l’histoire de ce couple hors-normes de manière chronologique en mettant Frida au premier plan et prend le parti de distinguer différentes époques grâce aux couleurs si chères à l’artiste. Chaque couleur est un reflet de l’état d’âme de Frida alors : bleu comme la tendresse, rouge comme la passion, jaune comme la joie et la folie, noir et gris cendres comme la douleur et la mort.

Écrire une biographie romancée se veut un exercice ardu et dangereux. Il faut jouer à se glisser dans la peau de, respecter les faits, aussi garnir les béances ; il s’agit de raconter et de deviner ce qui reste morcelé, esquissé. L’auteure relève le défi avec bonheur et rend de magnifique façon hommage à l’impétueuse Frida en nous offrant un intéressant voyage dans son œuvre et son intimité.

Avec une plume trempée dans le feu, un style intense et charnel – dont le seul bémol est un léger excès de mots soutenus, trop rares, qui opacifient la fluidité de l’écriture –, Claire Berest nous livre un vibrant portrait de Frida Kahlo, femme de convictions, avec pour seul étendard la liberté, petite déesse à la fois forte et fragile, à l’humour ravageur et mélancolique. Frida aux yeux noirs, brûlants, un noir riche de lumière et de couleurs avec lesquelles elle dit en images les déchirements de l’intime, le sacerdoce de vivre, autrement dit l’art de résister, de ne pas mourir – la peinture comme une traduction plastique de la souffrance.

« Pour créer son propre paradis, il faut puiser dans son enfer personnel. » Frida Kahlo

Stéphanie LORÉ

Claire BEREST, Rien n’est noir, Stock, coll. ‘‘La Bleue’’, 2019, 250 p., 19,50 €

 



Découvrir toutes nos critiques de livres



Publicité

Laisser un commentaire

Soutenez le Mag’

100% indépendant, gratuit et sans abonnement ! Soutenez votre journal !

Restez informé !