Dans Arbre de l’oubli (Actes Sud), Nancy Huston nous pousse à réfléchir sur ce que nous portons de plus grand que nous, sur le lien étroit qui relie notre intime aux événements passés. Son admirable talent de conteuse équilibre la réflexion et l’action, se teinte de douleur et d’humour, d’ironie et d’empathie. Un beau roman d’amour et de rage sur la transmission et la mémoire.

Début janvier 2016, Shayna Rabenstein s’envole des États-Unis pour Ouagadougou, un choc tellurique tant à cause de la chaleur, des foules denses et bigarrées, que des raisons de son voyage. « Pendant l’escale à Bruxelles tu t’achètes un petit carnet noir, Shayna, et y inscris les mots BURKINA FASO en lettres majuscules. Toutes les entrées seront en majuscules en raison des cris qui se déchaînent désormais en toi. » Fille métisse d’un couple de Blancs, Shayna se met en quête de son identité, étouffée par les hurlements de rage – contre le racisme, l’esclavage, son héritage – qui, au fil des années, ont fait naître mille questions. Shayna a vingt-quatre ans et elle veut savoir qui elle est.

La généalogie

Le Bronx, 1945. Joel Rabenstein a cinq ans quand il est réveillé en pleine nuit, atteint dans son sommeil par les pleurs d’angoisse de sa mère. Jenka vient d’apprendre que toute sa famille a été décimée dans les camps. Pavel, le père de Joel, y a perdu deux frères. Leurs vies basculent cette nuit-là, le tribut payé est très lourd et les parents se font un devoir de garder vive la mémoire des disparus. Pour lutter contre l’oubli, ils inscrivent leurs fils dans une école hébraïque. Les garçons portent la kippa et s’adonnent à des pratiques religieuses dont ils ignoraient tout jusqu’alors. Aux yeux de Joel, cela n’a de sens que dans une rivalité avec Jérémy, son frère aîné, le préféré. Il se fait fort de connaître les textes sacrés sur le bout des doigts et, parce que ses parents refusent qu’il fasse du baseball, il lit, beaucoup et surtout en cachette. Le jour de sa bar-mitzvah, en prononçant ses vœux, il prend conscience qu’il ne croit pas et se fait en aparté un autre serment : ne plus manger d’animaux, ne plus porter de kippa et ne plus jamais mettre les pieds dans une synagogue. Joel a douze ans et vient de se forger un avenir. Il devient un célèbre anthropologue, attaché à la cause animale, séduisant ses pairs et le public par sa brillance et sa modestie. Après un premier mariage désastreux avec une pasionaria qui ne s’intégra jamais dans son milieu, il rencontre Lili Rose, une femme au caractère trempé, un peu fêlée, qui laisse libre cours à ses désirs.

Lili Rose Darrington est née dans une famille protestante du New Hampshire, une atmosphère petite-bourgeoise où l’amour manque. Tôt, elle déteste sa solitude, déteste être fille unique et s’accroche à la musique. Son chemin est dévoyé lorsque les mains baladeuses de son professeur se posent sur elle. Lili Rose a neuf ans et des voix se sont éveillées dans sa tête. Plutôt que de se cacher, elle s’interroge sur ce qui excite les hommes et commence à prendre soin de son apparence. À la mort de son grand-père paternel, ses parents, dans l’obligation d’organiser la succession, l’envoient à Boston chez des cousins qu’elle n’a jamais vus. Elle se retrouve « avec des êtres qui flottent d’un jour à l’autre, mangent ce qu’ils trouvent à manger, crèchent à droite à gauche, et discutent avec ceux qu’ils croisent. Des êtres sans structure ni plan ni projet, ballottés par les rencontres de hasard et les forces en présence, sans autre certitude que l’église le dimanche […] À partir de cet été de ses dix ans, elle s’efforcera de faire de son existence une trame serrée, avec le lieu en abscisse et l’heure en ordonnée, déployant une activité constante pour ne pas glisser entre les mailles et dégringoler dans une vie de chaos semblable à celle de ses cousins bostoniens. » Pour la protéger de la perdition, ses parents l’inscrivent dans une école catholique privée où elle rencontre Petula qui, à seize ans, se fait fort de transgresser les règles en un temps record et qui fait « découvrir à Lili Rose plusieurs nouveaux verbes qui, tous, commencent par la lettre « f » : fumer, faucher, faire-les-boutiques, flirter. »

En 1974, elle obtient une bourse pour étudier à Paris et s’ouvre à la pensée féministe qui l’emballe et l’impressionne tant qu’elle en fait son métier, elle sera professeure de littérature de genre, féministe. Quand elle rencontre Joel Rabenstein en 1984, les voix, les « dieux » vociférant dans sa tête se taisent et, ensemble, ils envisagent de devenir parents. Après plusieurs essais infructueux et désespérants, Joel convainc Lili Rose d’accepter d’avoir recours à la GPA.

Shayna est élevée comme la petite fille d’une classe très cultivée, bien-pensante, parfaite petite poupée. En grandissant, elle prend vite conscience du regard des autres, entend les critiques et les moqueries. Elle se sent plus encore exclue d’être éloignée des fêtes parce que ses parents sont athées. Peu à peu, elle sent la rivalité entre ses parents et l’attise en marquant sa préférence pour son père – lui est son père biologique. Quand ses cheveux frisent et que son corps s’épanouit, sa mère est atterrée et tente de contenir le débordement. Les tensions s’accumulent entre la mère et la fille, Shayna se rebelle et fait preuve de cruauté – alors, ses parents l’ont achetée ? Elle décide de retrouver sa mère biologique, Selma Parker, qui ne veut aucun contact avec elle. Le lien entre elles restera d’absence. Il y a là une blessure, mais le mal ne vient-il pas de plus loin ?

Les ravages de l’Histoire

Avec son regard aiguisé, son intelligence ironique et son empathie, Nancy Huston nous offre un roman choral, l’histoire d’une famille sur trois générations, et nous révèle les inévitables et décisives interactions entre l’Histoire et les destins individuels. Chaque individu, même s’il pose des choix, est avant tout la somme de l’Histoire et de la société dans laquelle il vit. Shayna se met en quête de ses origines pour comprendre d’où elle vient, ce qu’elle porte dans l’âme et le corps hérité du passé, ce qui la forme et la déforme. Sa colère bouillonne, est éruptive et s’exprime dans le roman en intermèdes écrits en lettres capitales qui font entendre des voix du passé, notamment celles de ces femmes, esclaves, violentées et mères d’enfants qu’elles n’ont pas voulu aimer, auxquels elles n’ont pas voulu s’attacher. L’écho dans la vie de Shayna est trop bouleversant pour être supportable et déchaîne sa rage. La Providence lui envoie Hervé, un médecin humanitaire haïtien dont elle tombe follement amoureuse, qui la met sur le chemin de l’apaisement. N’est-il pas vrai que ce sont les rencontres qui nous transforment ?

« Tu adores sa mauvaise prononciation de ton prénom qui le fait sonner comme ‘shine’, briller, ou ‘shy ‘, timide, au lieu de ‘shame’, la honte. »

Hervé lui donne les clés pour surmonter cette honte en lui permettant de mettre l’accent sur d’autres éléments de sa vie, en une sorte de réécriture de soi.

En une harmonieuse partition, Nancy Huston entrecroisent les récits et montre au lecteur ce qui relie les personnages sans qu’ils en aient eux-mêmes conscience, un bagage plus ou moins lourd de traumatismes subis des violences de l’Histoire, de batailles larvées autour de la religion et du féminisme, de la race et du genre, de la filiation et de la maternité, de clivages générationnels. Elle nous brosse le portrait d’une humanité qui s’est imposé des cloisons identitaires qui, faute d’attention, menacent de devenir de véritables forteresses, donc infranchissables. Elle met en scène les discriminations ethniques – entre « marrons » et « beiges », termes qu’elle juge plus adéquats, moins binaires – en situations concrètes et si claires qu’elle fait ressentir au lecteur l’inconfort, l’injustice et l’humiliation endurés. Entre autres images fortes, il y a celle du rituel pratiqué par les futurs esclaves avant d’embarquer, rituel d’oubli de leurs racines pour devenir des êtres sans volonté, l’arbre de l’oubli du titre qu’un mémorial célèbre à Ouidah au Bénin.

« […] dans un square au cœur de la ville d’Ouidah, se dressait un arbre magnifique, et qu’avant de se diriger vers la porte du Non-retour, les futurs esclaves venaient faire le tour de l’arbre. Les femmes lui tournaient autour sept fois et les hommes, neuf […] ils étaient assez sages pour savoir que dans leur nouvelle vie au-delà des mers, leurs souvenirs pèseraient plus douloureusement que des chaînes […] Alors ils ont choisi de remettre l’identité à l’arbre. Ils lui ont confié tous les souvenirs africains pour qu’il les garde précieusement, les chérisse et les conserve, jusqu’à ce qu’ils reviennent reprendre le fil de leur histoire là où il avait été tranché. »

Le roman de Nancy Huston n’est pas un roman à thèse, en « -ismes », mais un roman sur les dissonances entre l’intime et les violences du monde. C’est avec une maestria romanesque certaine – comme dans le magnifique Lignes de faille, Prix Femina 2006 – qu’elle nous parle de notre monde intérieur fragmenté, de la primauté du désir d’identité sur le désir de reconnaissance, de ce que nous portons en nous de plus grand que nous et que nous avons à apprivoiser.

Stéphanie LORÉ

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Nancy Huston, Arbre de l’oubli, Actes Sud, 2021, 320 p., 21 €

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